Magnétographe TRI7

36° 23S / 10° 57W

Neufs jours déjà à bord du Merian, les manips se déroulent comme du papier à musique sur un harmonium. Je filme à chaque fois les scènes de mise à l'eau des instruments, les réglages multiples par les scientifiques, les grues, les marins qui peignent, qui poncent qui entretiennent inlassablement le bateau. J'effectue mes quarts de 04H00 à 08H00 et 24 heures sur 24.

Bref rien de bien inabituel si ce n'est l'émouvante mise à l'eau des instruments, en forme d'araignées, les magnétographes. Les abandonner là au fond à plus de 3000 mètres, ça me donne froid dans le dos rien que de m'imaginer dans la même situation. Quelle idée d'ailleurs?

Mise à l'eau d'un OBEM (...) station nommée TRI7 du laboratoire GEOMAR à bord du Merian. (TRI comme Tristan et 7 car c'est la septième qui est déployée) 2012
 

Architectures et design scientifique

36° 23S / 10° 57W

Sortie de l'eau du Spoutnik à bord du Mérian ISOLDE 2012
 

Bonjour - Au revoir

36° 23S / 10° 57W

Il est vrai qu'en général dans une mission, il y a toujours une première semaine d'approche, de calage où chacun arrive à faire croire ce qu'il n'est pas, pour finir par se révéler aux autres. Personne ne se touche ni se fait la bise, c'est bonjour en passant, as tu passé une bonne nuit, ça va t'es pas malade? la mise à l'eau est dans combien de temps? Le "sensor" ne répond pas. Passe moi la colle silicone. Rien de bien liant ni sexy.
Alors à quoi pense Isolde pendant ce temps là?

Tests fastidieux des commandes des largueurs des stations. L'année prochaine il s'agira de détacher les stations des ancres de béton qui les maintiennent au fond. Si un des largueurs ne répond pas, c'est une station de perdue.

Garage du Merian 2012
 

Casting de départ

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Le premier jour au port de Walvis Bay j'ai pris en photo l'ensemble des scientifiques pour faire un "trombinoscope" destiné aux marins du bord. Je ne fais que des portraits de maisons, de cabanes mais jamais de personnes en particulier. Ca me gêne tous ces yeux qui me fixent, me regardent droit dans les yeux. En plus je ne leur ai pas demandé, ils l'ont tous fait. Enfin ils regardaient l'objectif. Et l'on m'a précisé, "c'est ce que l'on croit voir, tu verras à la fin de la mission tu les regarderas tous autrement. En bateau tu ne peux pas cacher longtemps qui tu es vraiment." Bon, on va voir! En neuf jours çà n'a pas beaucoup bougé en tous les cas et je débarque pour 5 jours à Tristan, je vais donc louper cette période ou ça se dévérouille et où chacun se livre un peu plus. Je sens aussi que le fait de ne pas parler allemand, ne m'aide peut être pas à trouver ces changements. En anglais de contrebande ce n'est pas toujours le plus subtil qui passe. Mais les corps peuvent parler aussi? non?

Equipe scientifique

  • 1 géophysicien en sismologie allemand
  • 1 géophysicien en électromagnétisme japonais
  • 2 géophysiciennes allemandes(en sismologie et électromagnétisme)
  • 1 géophysicienne en gravimétrie franco brésilienne
  • 1 géophysicien-ingénieur allemand
  • 2 géologues russe et danois
  • 1 ingénieur électronique allemand
  • 1 ingénieur mécanique japonais
  • 1 technicien électronique allemand
  • 2 thésards en géophysique allemands (en sismologie et électromagnétisme)
  • 1 thésards en géophysique iranien en sismologie
  • 1 thésard ingénieur en mécatronique allemand
  • 1 étudiant en géophysique allemand
  • 1 artiste-architecte française

Equipe technique débarquée à Tristan pour mise en oeuvre de la digue et réparation d'une grue:

  • 2 ingénieurs génie civil sud africains
  • 1 technicien mécanicien autrichien

Les marins sont 24 dont deux femmes.

TOTAL 44 héros potentiels dont 6 femmes, sans compter les habitants de Tristan de Cuhna pourquoi pas?

Préparation d'une station par l'équipe japonaise de Tokyo Merian 2012
 

Magnétisme d'une blonde

36° 23S / 10° 57W

Alors parlons d'Isolde, en partant j'avais envisagé de faire une fiction autour de Tristan et Isolde à partir de cette mission scientifique, tout en me réfugiant dans ces envois de mails que j'ai l'habitude de faire. J'envois à quelques lecteurs avertis, que j'ai choisi avant de partir, des textes, images, photos etc... Ils réagissent s'ils veulent et cela motive mon écriture et nourrit mon travail. Protocole simple, je fais des prélèvements in situ moi aussi que j'envoie...Bonjour à tous en passant, puisque ce texte est pour vous au départ.

Jusque là, tout cela me paraissait facile et j'aimais rapporter ce que je voyais, réellement ce qui se rapprochait de mes préoccupations, de colonisation, de déchets, d'autonomie, d'isolement etc... Mais une fiction? Maintenant que j'ai annoncé cela, je me sens acculée à le faire et je crois que je ne sais pas faire, je ne sais pas vraiment inventer ce que j'écris. Si c'est à moitié vrai à moitié faux, c'est quoi? une auto fiction? Non puisque je vais modifier pas mal de faits même si je puise aussi dans les caractères des personnages que je vais rencontrer. Et l'intrigue amoureuse "à la Sophie Calle" ce n'est vraiment pas mon sujet de prédilection. Mais maintenant c'est parti, je dois me lancer. Je pense que ces textes et images sont les esquisse d'un scénario de film. Il sera mis en image à mon retour. C'est une sorte de story board sans réécriture possible, fait au jour le jour.

Alors la question reste entière, qui sera Isolde, qui sera Tristan? "C'est toi Isolde, me dis Marion, c'est toi que l'on amène sur l'île de Tristan en fait, et pendant ces 5 jours j'imagine que quelque chose va boulverser ta vie." Non mais qu'est ce qu'elle raconte, je ne vais pas en plus d'être l'artiste de service et qui écrit la fiction, être Isolde. Et puis je ne suis pas blonde. Elle est blonde. Même Cocteau, même Lars Von Trier la voyaient blonde.

Capture d'écran du film Mélancholia de Lars von Trier 2011
- CL

Re:

"Jusque là tout cela me paraissait facile, et j'aimais rapporter ce que je voyais, réellement ce qui se rapprochait de mes préoccupations, de colonisation, de déchets, d'autonomie, d'isolement etc... Mais une fiction? Maintenant que j'ai annoncé cela, je me sens acculée à le faire, et je crois que je ne sais pas faire, je ne sais pas vraiment inventer ce que j'écris. Si c'est à moitié vrai à moitié faux, c'est quoi? une auto fiction?

Aucune raison, à mon avis de chercher ce que c'est, aucune raison de se rabattre sur l'appellation "autofiction". il y a plein de place pour l'écriture entre la fiction et la pas fiction, regarde Sebald, regarde Michaux, regarde Kafka... Ou bien regarde "La Lettre" de Manoel de Olivera dont je te parlais l'autre jour et tu verras comme il a magnifiquement déplacé "La Princesse de Clèves" dans un autre monde.
On dit souvent que la littérature puise dans la réalité pour raconter ses histoires, mais pourquoi pas le contraire, pourquoi pas puiser dans la fiction pour mettre /remettre dans la réalité - qui deviendra à son tour fiction etc etc (à vrai dire cette séparation fiction/réalité pour moi est à devenir dingue)

Quelques remarques autres.
- Dans la légende: Yseult est l'île (l'Irlande) et Tristan le bateau, la barque (sur laquelle il arrive blessé par le Morholt). Chez vous c'est l'inverse, le bateau s'appelle isolde et l'île, Tristan...
- Quant à ce Tristao da Cuhna qui naît à la fin du Xvème siècle, il arrive en pleine mode des prénoms de chevaliers romanesques. Michel Pastoureau dans "une histoire symbolique du monde occidental" raconte que le héros préférés des milieux lettrés qui baptisent leurs enfants avec ces prénoms est Tristan (bien devant Lancelot et Arthur), idem dans les bibliothèques, le roman le plus copié et le plus lu est le "Tristan" en prose... de là à faire de Tristao da Cuhna une sorte de Don Quichotte chargé comme une pile de toutes ces histoires romanesques...

enfin, comme ton voyage finit au Brésil, j'ai un peu cherché du côté de la littérature de Cordel si on ne faisait pas une place à Tristan. Pour l'instant je n'ai rien trouvé. En revanche un auteur brésilien important que je n'ai pas lu, Ariano Suassunaa écrit en 1956 "A História do Amor de Fernando e Isaura"
[L'Histoire d'amour de Fernando et Isaura], que la notice décrit comme "une version nordestine de Tristan et Iseult", ajoutant qu'à partir de là Ariano commence à expérimenter une autre écriture qui le conduit à sa grande oeuvre romanesque publiée en 1971 -- o/Romance d'A Pedra do Reino e o Príncipe do Sangue do Vai-e-Volta/, "salué par la critique comme l'un des chefs-d'oeuvre du siècle au Brésil."
Voilà c'est tout pour ce soir. Ici il tombe de la neige fondue, et Douarnenez cet après-midi avait l'allure sinistre des vilains jours d'hiver.
(heureusement j'entends le feu qui crépite)