Être végétal

26° 52S / 24° 33W

« ...Au plus haut de la houle on ne voit que la mer: ça y est. Par dessus le petit géranium du commandant, posé sur la table à cartes, de l’eau, seulement de l’eau et du ciel bien entendu, bleu angélique, à bascule....Le petit géranium, seul être végétal, se balance comme un arbre au grand vent..."

 

Juste une main

26° 52S / 24° 33W

Elle a besoin de se détendre et aura gardé pendant toute la traversée cette discipline de faire une sieste à partir de 14H00 puis marcher dans la salle de sport sur le stepper pendant une demie heure, puis sauna, puis chant. Elle travaille en général jusqu'à minuit chaque jour. Répondre aux mails importants que sa secrétaire lui sélectionne en France.

Côté mail rien de nouveau, côté Tristan rien. Comme si tout avait été dit, tout avait été fait. Elle garde tout cela pour elle. Ne rien partager. Etre impassible, même si toute cette histoire la brûle profondément, la retourne, la déstabilise, l'envahit par vague régulièrement. Repasser Cat Power en boucle pour bien enfoncer le couteau dans la plaie. Mais même sans. Elle est habitée par cette île, par cette rencontre. Elle se repasse les menus détails en boucle, si infimes. Sa main qui avait fini par dire oui qui lui avait peut être un peu échappée. Cette main frôlée puis parcourue dans ses moindres détails, préssée aussi fort que le désir l'était, sous la table, là dans la pénombre lorsqu'ils discutaient avec les jeunes tristanaises et l'autre ingénieur, le troisième.

Il lui avait prise pour bien croiser leurs doigts, bien régulièrement, bien mélangés. Elle n'a pas rêvé, elle n'a pas inventé. Cela peut paraître si dérisoire, une fois rentrée sur la terre ferme, une fois revenue dans la réalité, une main sous une table?

            "...Ils se regardent tendrement. La reine rougit; elle avait honte devant tout le monde..."

Le mur de lave noire s'était un peu ébranlée. Pourquoi doute t'elle alors. Juste un peu de patience c'est tout. Ne douter de rien. Enfin ne pas douter de son désir à lui, discret, enfoui d'une autre aire. Histoire d'aire...

 

Spams

13° 23S / 30° 44W

Ca y est, la connexion internet est rétablie, elle retrouve le petit chiffre rouge, associé à sa boîte, le nombre de mails reçus en train d'arriver...300, 350?

Elle ne voudra pas y toucher. Mais tentée finalement. Pour trouver 7 mails intéressants qui s'adressaient vraiment à elle. Qui ne lui demandaient rien, qui ne l'enfermaient pas dans des règlements, des plannings, des comptes à rendre, juste lui dire bonjour, la remercier pour un cadeau. Pour ces 12 verres ballons envoyés en arctique, dont seuls 3 arriveront entiers...

Elle a peur d'en perdre un dans ses spams. Si il passait en spam? Si Tristan ne devenait qu'un spam, un courrier indésirable? Un spam, toute cette bulle qu'elle aura construite autour de lui, pendant cette traversée et sur les volcans, les corps complexes, l'axe fossile. Un spam? Elle commencera toujours pas regarder les spams... la chasse au snark...

 

Orion me berce

13° 23S / 30° 44W

Parler de ranger sa cabine, de faire le ménage avant jeudi 10H00. Déposer les draps à la lingerie, Iris les lavera, avec les serviettes. Rendre les livres à la bibliothèque avant demain midi. Fêter l'anniversaire du capitaine demain et d'un des matelots. Un de mes dessins fait du Mérian à Tristan, sera glissé avec la carte d'anniversaire. Le roi Marc et son château. J'ai fini par le dessiner, le château...Aucune nourriture n'est acceptée au Brésil , ni médicaments périmés, faire la liste du matériel video, photo apporté avec soi. Les quarts sont suspendus. La bathymétrie aussi. La piscine sera vidée demain matin , donc dernier bain ce soir.

Allons dormir avec Marion à la belle étoile sur le pont le plus haut, au-dessus de la passerelle. Discussion de fin de nuit, comme des enfants qui dorment les uns chez les autres le week end. Comme si nous n'avions pas passées assez de temps ensemble, rallonger encore ces moments ensemble.

Voir Orion qui se balance dans le ciel. Comme si les étoiles étaient toutes des satellites qui avançaient dans le ciel puis reculaient, pour se retrouver exactement à la même place. C'est le ciel qui tangue, sans repère sans horizon autre que le bateau. Et si c'était le ciel qui zappait qui scratchait comme un vinyl, avec des constellations d'étoiles dessus. Orion ce groupe d'étoiles que certains hommes connaissent et aiment y emporter une femme discrètement dans le vertige du ciel et de la nuit.