Aller à Tristan, code Isolde

50° 06N / 8° 40E

(…)
    Elle arrache la coupe à Tristan.
    ISOLDE
Traître je bois à toi!
    Elle boit, puis jette la coupe. Tous deux, saisis d'un frémissement, se regardent dans les yeux, fixement au comble de l'émotion, mais dans une attitude figée. Dans leur expression, le défi à la mort cède bientôt à l'ardeur de l'amour. Un tremblement les saisit. Ils portent convulsément à leur coeur, puis au front. Après quoi, ils se cherchent encore des yeux, les baissent, boulversés, et les fixent de nouveau l'un sur l'autre, dans un désir de plus en plus intense."
(…)

Lectures embarquées pour la mission scientifique nommée ISOLDE à destination de l'île TRISTAN da Cuhna 2012
- CL

Re:

En regardant cette photo, je ne sais pas exactement pourquoi - je repense au très beau film que Manoel de Olivera a fait à partir de "La princesse de Clèves" : "La lettre" .
C'est sans doute parce que tu as parlé de fiction, Catherine: Olivera, Tristan da Cuhna: Portugal, navigation... passion amoureuse, oui, une sorte de navigation mentale vers ce film qui avait si bien su inscrire le roman du XVIIème siècle dans le monde d'aujourd'hui...

 

Actualités marines

50° 06N / 8° 40E

Kiosque aéroport de Francfort 2012
 

Filtres embarqués

24° 12S / 12° 12E

Alors il y aura mon MP3 et ceux des autres scientifiques, des marins, ainsi que les ouvrages allemands du bord, les cartes marines, et instructions nautiques, les mode d'emplois, les notices, les protocoles, les affichages écran de gravimétrie, sismologies...les gps, les horloges, les écrans d'affichage lcd de profondeur.

Ces lectures, écoutes et visionnages seront mes filtres, mes angles de vue pendant cette expédition scientifique vers le présumé "hot spot" de Tristan da Cuhna, volcan en activité au milieu de l'atlantique sud.

Je ne parle pas allemand, pas japonais, comprends l'anglais mais pas dans ses subtilités, l'accent sud-africain difficilement. Mes lectures en français elles, sont sur mon bureau:

  • TRISTAN ET ISEULT les poèmes français. la saga norroise- Beroul, Marie de France, Thomas (1150-1190), traduits et présentés par Daniel Lacroix et Philippe Walter
  • UTOPIE- Thomas More (1516) traduit par Marie Delcourt, présentation par Simone Goyard-Fabre
  • TRISTAN ET ISOLDE- Richard Wagner (1857) traduit par André Miquel, préface Pierre Boulez
  • AVENTURES D'ARTHUR GORDON PYM- Edgar Allan Poe (1836) traduit par Charles Baudelaire
  • L'ETERNEL RETOUR- réalisateur: Jean Delannoy, dialogues: Jean Cocteau (1942)
  • LE RAVISSEMENT DE LOL V. STEIN- Marguerite Duras (1964)
  • LES BIENHEUREUX DE LA DESOLATION Hervé Bazin (1970)
  • LETTRES D'AMOUR EN SOMALIE réalisateur Frédéric Mitterand (1981)
  • LA MALADIE DE LA MORT- Marguerite Duras (1982)
  • DE L'ENTRETIEN Louis Marin (1997)
  • WHITE- Marie Darrieusecq (2003)
  • TRISTAN PROJECT, Bill Viola 2005
  • TRISTAN UND ISOLDE Waltraud Meier-Ian Storey Orchestre coeurs du Théatre de la Scala, Daniel Barenboim, Patrice Chéreau (2007)
  • TRISTAN ET ISOLDE Waltraud Meier, Clifton Forbis, Semyon Bychkov, Peter Sellars, Bill Viola (2008)
  • MELANCHOLIA réalisateur :Lars Von Trier (2010)
Mon espace de travail et les quelques documents emportés Merian 2012
 

Magnétisme d'une blonde

36° 23S / 10° 57W

Alors parlons d'Isolde, en partant j'avais envisagé de faire une fiction autour de Tristan et Isolde à partir de cette mission scientifique, tout en me réfugiant dans ces envois de mails que j'ai l'habitude de faire. J'envois à quelques lecteurs avertis, que j'ai choisi avant de partir, des textes, images, photos etc... Ils réagissent s'ils veulent et cela motive mon écriture et nourrit mon travail. Protocole simple, je fais des prélèvements in situ moi aussi que j'envoie...Bonjour à tous en passant, puisque ce texte est pour vous au départ.

Jusque là, tout cela me paraissait facile et j'aimais rapporter ce que je voyais, réellement ce qui se rapprochait de mes préoccupations, de colonisation, de déchets, d'autonomie, d'isolement etc... Mais une fiction? Maintenant que j'ai annoncé cela, je me sens acculée à le faire et je crois que je ne sais pas faire, je ne sais pas vraiment inventer ce que j'écris. Si c'est à moitié vrai à moitié faux, c'est quoi? une auto fiction? Non puisque je vais modifier pas mal de faits même si je puise aussi dans les caractères des personnages que je vais rencontrer. Et l'intrigue amoureuse "à la Sophie Calle" ce n'est vraiment pas mon sujet de prédilection. Mais maintenant c'est parti, je dois me lancer. Je pense que ces textes et images sont les esquisse d'un scénario de film. Il sera mis en image à mon retour. C'est une sorte de story board sans réécriture possible, fait au jour le jour.

Alors la question reste entière, qui sera Isolde, qui sera Tristan? "C'est toi Isolde, me dis Marion, c'est toi que l'on amène sur l'île de Tristan en fait, et pendant ces 5 jours j'imagine que quelque chose va boulverser ta vie." Non mais qu'est ce qu'elle raconte, je ne vais pas en plus d'être l'artiste de service et qui écrit la fiction, être Isolde. Et puis je ne suis pas blonde. Elle est blonde. Même Cocteau, même Lars Von Trier la voyaient blonde.

Capture d'écran du film Mélancholia de Lars von Trier 2011
- CL

Re:

"Jusque là tout cela me paraissait facile, et j'aimais rapporter ce que je voyais, réellement ce qui se rapprochait de mes préoccupations, de colonisation, de déchets, d'autonomie, d'isolement etc... Mais une fiction? Maintenant que j'ai annoncé cela, je me sens acculée à le faire, et je crois que je ne sais pas faire, je ne sais pas vraiment inventer ce que j'écris. Si c'est à moitié vrai à moitié faux, c'est quoi? une auto fiction?

Aucune raison, à mon avis de chercher ce que c'est, aucune raison de se rabattre sur l'appellation "autofiction". il y a plein de place pour l'écriture entre la fiction et la pas fiction, regarde Sebald, regarde Michaux, regarde Kafka... Ou bien regarde "La Lettre" de Manoel de Olivera dont je te parlais l'autre jour et tu verras comme il a magnifiquement déplacé "La Princesse de Clèves" dans un autre monde.
On dit souvent que la littérature puise dans la réalité pour raconter ses histoires, mais pourquoi pas le contraire, pourquoi pas puiser dans la fiction pour mettre /remettre dans la réalité - qui deviendra à son tour fiction etc etc (à vrai dire cette séparation fiction/réalité pour moi est à devenir dingue)

Quelques remarques autres.
- Dans la légende: Yseult est l'île (l'Irlande) et Tristan le bateau, la barque (sur laquelle il arrive blessé par le Morholt). Chez vous c'est l'inverse, le bateau s'appelle isolde et l'île, Tristan...
- Quant à ce Tristao da Cuhna qui naît à la fin du Xvème siècle, il arrive en pleine mode des prénoms de chevaliers romanesques. Michel Pastoureau dans "une histoire symbolique du monde occidental" raconte que le héros préférés des milieux lettrés qui baptisent leurs enfants avec ces prénoms est Tristan (bien devant Lancelot et Arthur), idem dans les bibliothèques, le roman le plus copié et le plus lu est le "Tristan" en prose... de là à faire de Tristao da Cuhna une sorte de Don Quichotte chargé comme une pile de toutes ces histoires romanesques...

enfin, comme ton voyage finit au Brésil, j'ai un peu cherché du côté de la littérature de Cordel si on ne faisait pas une place à Tristan. Pour l'instant je n'ai rien trouvé. En revanche un auteur brésilien important que je n'ai pas lu, Ariano Suassunaa écrit en 1956 "A História do Amor de Fernando e Isaura"
[L'Histoire d'amour de Fernando et Isaura], que la notice décrit comme "une version nordestine de Tristan et Iseult", ajoutant qu'à partir de là Ariano commence à expérimenter une autre écriture qui le conduit à sa grande oeuvre romanesque publiée en 1971 -- o/Romance d'A Pedra do Reino e o Príncipe do Sangue do Vai-e-Volta/, "salué par la critique comme l'un des chefs-d'oeuvre du siècle au Brésil."
Voilà c'est tout pour ce soir. Ici il tombe de la neige fondue, et Douarnenez cet après-midi avait l'allure sinistre des vilains jours d'hiver.
(heureusement j'entends le feu qui crépite)

 

Tristan

36° 23S / 10° 57W

"...les gens du pays sont les seuls a connaître les passes, si bien qu'un etranger pourrrait diffcilement pénètrer dans le port, à moins qu'un homme du pays ne lui serve de pilote...mais partout un debarquement a été rendu si difficile, soit par la nature, soit par l'art, qu'une poignée de défenseurs suffirait à tenir en respect des envahisseurs très nombreux...l'ile a cinquante quatre villes grandes et belles identiques par la langue, les moeurs, les institutions et les lois. Elles sont toutes bâties sur le même plan et ont le même aspect, dans la mesure ou le site le permet...Celui qui connait une de leurs villes les connait toutes, tant elles sont semblables, pour autant que le terrain ne les distingue pas. Je n en decrirai donc qu' une et peut importe laquelle..."

- CL

Re:

je me permets de t'envoyer aujourd'hui vers Tristan da Cuhna ce texte peu géologique écrit il y a longtemps et dans d'autres circonstances:

"Je n'étais jamais venue dans cette périphérie de la ville."

"On m'a conduite à une chambre dont la fenêtre donne sur les bois.

Des bois verts tendre sis entre deux bretelles de quatre voies, on voit loin au-dessus des bois, un océan de ciel. Au premier plan, c'est le parking du personnel, en forme de demi-lune. Pas d'animation à cette heure. L'absence d'oiseaux, ou même d'insectes, est comme le premier signe d'un léger changement de planète: aucune aile ne s'approche ou ne s'éloigne de cette fenêtre à format panoramique que je n'ouvre pas - depuis ce matin j'ai un peu froid."

"Le soleil entre à flots dans la chambre. J'ai sorti des livres, des disques, un walkman. J'ai enlevé mes chaussures et me suis installée dans le grand fauteuil inclinable où l'on peut allonger les jambes. Ecouteurs sur les oreilles je vogue sur le bateau qui emmène Tristan et Isolde au pays du roi Mark."

« Voix d'un jeune matelot » :
« A l'ouest
le regard vague
vers l'ouest
le bateau vogue ... »

"On aperçoit, j'aperçois, au loin les bandes bleues, la plage verte du pays de Cornouaille.
Mon lit est le bateau sur lequel Tristan ramène Ysolde au roi Mark.

Après le prélude le matelot commence son chant, le bateau vogue, le vent souffle."

« Où sommes-nous ? » demande Ysolde -- elle est furieuse. Brangaine lui répond qu'on va bientôt atteindre la terre ferme -- la plage verte de Cornouaille. « Jamais, jamais, répond Ysolde. Ni aujourd'hui, ni demain. »

"Je dois m'interrompre car l'infirmière m'apporte une boisson destinée à me détendre. « Cela risque de vous shooter un peu, » dit-elle -- ce sont ses mots. "Il ne faut plus vous lever maintenant que vous l'avez pris." Je ne suis pas folle, je ne vais pas me lever en pleine mer."

"Sur le bateau qui la mène au roi Mark, Ysolde est furieuse. elle convoque Tristan. Je ne ressens pas les effets de ce breuvage dont l'infirmière m'a dit le nom."

Ce n'est pas la première fois que mon lit est un bateau.

Ysolde est furieuse. Elle convoque Tristan « Mais si je quitte la barre maintenant, à cette heure, comment conduire le bateau sûrement au pays du roi Mark ? »

"A la scène suivante, Brangaine redit à sa maîtresse les propos de Tristan: « mais s'il quitte la barre" maintenant, à cette heure/ comment conduire le bateau sûrement "... au pays du roi Mark."

"Alors Ysolde répète comme on répète quelque chose de consternant :
« Comment conduire le bateau sûrement au pays du roi Mark ? -- AU PAYS DU ROI MARK ?» "

"Pourquoi Tristan ne fait-il pas là bifurquer leurs destins, c'est idiot...

J'écoute leurs trois voix disant la même phrase musicale. D'abord la voix de Tristan, puis celle de Brangaine, puis Ysolde prononçant cette phrase -- zu König Markes Land.

La musique dit le contraire des paroles. la phrase est prononcée trois fois dans une sorte de ralentissement progressif, elle perd au fur et à mesure sa réalité. Quand Ysolde s'en empare à son tour, juste après que Brangaine l'a prononcée, c'est un souffle, une sorte de fatigue immense et douce. Le récit dit « non » et la musique dit l'attraction irrésistible de ce pays où on va malgré soi."

"Ysolde réclame la tempête. Brangaine la reprend avec douceur."

"Ysolde dit qu'elle n'ira pas à terre, elle préfère mourir."

"Brangaine inverse les philtres."

"Tristan et Isolde boivent le philtre. Ils approchent du rivage -- les matelots..."

"Le philtre. Brangaine. L'infirmière. Elles sont deux et font rouler mon lit dans les couloirs. discutent prononcent plusieurs fois le nom d'un breuvage, j' imagine la saveur, les pouvoirs de ce vin enchanté."