Casting de départ

36° 23S / 10° 57W

Le premier jour au port de Walvis Bay j'ai pris en photo l'ensemble des scientifiques pour faire un "trombinoscope" destiné aux marins du bord. Je ne fais que des portraits de maisons, de cabanes mais jamais de personnes en particulier. Ca me gêne tous ces yeux qui me fixent, me regardent droit dans les yeux. En plus je ne leur ai pas demandé, ils l'ont tous fait. Enfin ils regardaient l'objectif. Et l'on m'a précisé, "c'est ce que l'on croit voir, tu verras à la fin de la mission tu les regarderas tous autrement. En bateau tu ne peux pas cacher longtemps qui tu es vraiment." Bon, on va voir! En neuf jours çà n'a pas beaucoup bougé en tous les cas et je débarque pour 5 jours à Tristan, je vais donc louper cette période ou ça se dévérouille et où chacun se livre un peu plus. Je sens aussi que le fait de ne pas parler allemand, ne m'aide peut être pas à trouver ces changements. En anglais de contrebande ce n'est pas toujours le plus subtil qui passe. Mais les corps peuvent parler aussi? non?

Equipe scientifique

  • 1 géophysicien en sismologie allemand
  • 1 géophysicien en électromagnétisme japonais
  • 2 géophysiciennes allemandes(en sismologie et électromagnétisme)
  • 1 géophysicienne en gravimétrie franco brésilienne
  • 1 géophysicien-ingénieur allemand
  • 2 géologues russe et danois
  • 1 ingénieur électronique allemand
  • 1 ingénieur mécanique japonais
  • 1 technicien électronique allemand
  • 2 thésards en géophysique allemands (en sismologie et électromagnétisme)
  • 1 thésards en géophysique iranien en sismologie
  • 1 thésard ingénieur en mécatronique allemand
  • 1 étudiant en géophysique allemand
  • 1 artiste-architecte française

Equipe technique débarquée à Tristan pour mise en oeuvre de la digue et réparation d'une grue:

  • 2 ingénieurs génie civil sud africains
  • 1 technicien mécanicien autrichien

Les marins sont 24 dont deux femmes.

TOTAL 44 héros potentiels dont 6 femmes, sans compter les habitants de Tristan de Cuhna pourquoi pas?

Préparation d'une station par l'équipe japonaise de Tokyo Merian 2012
 

Magnétisme d'une blonde

36° 23S / 10° 57W

Alors parlons d'Isolde, en partant j'avais envisagé de faire une fiction autour de Tristan et Isolde à partir de cette mission scientifique, tout en me réfugiant dans ces envois de mails que j'ai l'habitude de faire. J'envois à quelques lecteurs avertis, que j'ai choisi avant de partir, des textes, images, photos etc... Ils réagissent s'ils veulent et cela motive mon écriture et nourrit mon travail. Protocole simple, je fais des prélèvements in situ moi aussi que j'envoie...Bonjour à tous en passant, puisque ce texte est pour vous au départ.

Jusque là, tout cela me paraissait facile et j'aimais rapporter ce que je voyais, réellement ce qui se rapprochait de mes préoccupations, de colonisation, de déchets, d'autonomie, d'isolement etc... Mais une fiction? Maintenant que j'ai annoncé cela, je me sens acculée à le faire et je crois que je ne sais pas faire, je ne sais pas vraiment inventer ce que j'écris. Si c'est à moitié vrai à moitié faux, c'est quoi? une auto fiction? Non puisque je vais modifier pas mal de faits même si je puise aussi dans les caractères des personnages que je vais rencontrer. Et l'intrigue amoureuse "à la Sophie Calle" ce n'est vraiment pas mon sujet de prédilection. Mais maintenant c'est parti, je dois me lancer. Je pense que ces textes et images sont les esquisse d'un scénario de film. Il sera mis en image à mon retour. C'est une sorte de story board sans réécriture possible, fait au jour le jour.

Alors la question reste entière, qui sera Isolde, qui sera Tristan? "C'est toi Isolde, me dis Marion, c'est toi que l'on amène sur l'île de Tristan en fait, et pendant ces 5 jours j'imagine que quelque chose va boulverser ta vie." Non mais qu'est ce qu'elle raconte, je ne vais pas en plus d'être l'artiste de service et qui écrit la fiction, être Isolde. Et puis je ne suis pas blonde. Elle est blonde. Même Cocteau, même Lars Von Trier la voyaient blonde.

Capture d'écran du film Mélancholia de Lars von Trier 2011
- CL

Re:

"Jusque là tout cela me paraissait facile, et j'aimais rapporter ce que je voyais, réellement ce qui se rapprochait de mes préoccupations, de colonisation, de déchets, d'autonomie, d'isolement etc... Mais une fiction? Maintenant que j'ai annoncé cela, je me sens acculée à le faire, et je crois que je ne sais pas faire, je ne sais pas vraiment inventer ce que j'écris. Si c'est à moitié vrai à moitié faux, c'est quoi? une auto fiction?

Aucune raison, à mon avis de chercher ce que c'est, aucune raison de se rabattre sur l'appellation "autofiction". il y a plein de place pour l'écriture entre la fiction et la pas fiction, regarde Sebald, regarde Michaux, regarde Kafka... Ou bien regarde "La Lettre" de Manoel de Olivera dont je te parlais l'autre jour et tu verras comme il a magnifiquement déplacé "La Princesse de Clèves" dans un autre monde.
On dit souvent que la littérature puise dans la réalité pour raconter ses histoires, mais pourquoi pas le contraire, pourquoi pas puiser dans la fiction pour mettre /remettre dans la réalité - qui deviendra à son tour fiction etc etc (à vrai dire cette séparation fiction/réalité pour moi est à devenir dingue)

Quelques remarques autres.
- Dans la légende: Yseult est l'île (l'Irlande) et Tristan le bateau, la barque (sur laquelle il arrive blessé par le Morholt). Chez vous c'est l'inverse, le bateau s'appelle isolde et l'île, Tristan...
- Quant à ce Tristao da Cuhna qui naît à la fin du Xvème siècle, il arrive en pleine mode des prénoms de chevaliers romanesques. Michel Pastoureau dans "une histoire symbolique du monde occidental" raconte que le héros préférés des milieux lettrés qui baptisent leurs enfants avec ces prénoms est Tristan (bien devant Lancelot et Arthur), idem dans les bibliothèques, le roman le plus copié et le plus lu est le "Tristan" en prose... de là à faire de Tristao da Cuhna une sorte de Don Quichotte chargé comme une pile de toutes ces histoires romanesques...

enfin, comme ton voyage finit au Brésil, j'ai un peu cherché du côté de la littérature de Cordel si on ne faisait pas une place à Tristan. Pour l'instant je n'ai rien trouvé. En revanche un auteur brésilien important que je n'ai pas lu, Ariano Suassunaa écrit en 1956 "A História do Amor de Fernando e Isaura"
[L'Histoire d'amour de Fernando et Isaura], que la notice décrit comme "une version nordestine de Tristan et Iseult", ajoutant qu'à partir de là Ariano commence à expérimenter une autre écriture qui le conduit à sa grande oeuvre romanesque publiée en 1971 -- o/Romance d'A Pedra do Reino e o Príncipe do Sangue do Vai-e-Volta/, "salué par la critique comme l'un des chefs-d'oeuvre du siècle au Brésil."
Voilà c'est tout pour ce soir. Ici il tombe de la neige fondue, et Douarnenez cet après-midi avait l'allure sinistre des vilains jours d'hiver.
(heureusement j'entends le feu qui crépite)

 

Off

36° 23S / 10° 57W

Bonjour à tous,
finalement je vais débarquer aujourd'hui mercredi à Tristan avec les géologues pour 5 jours, si le temps ne se gâte pas car l'île est difficilement abordable. Nous avons aperçu le cratère aujourd'hui au milieu des nuages, un nuage un peu plus pointu et gris que les autres, c'était quasi un mirage.
Je ne pense pas avoir de connexion pendant 5 jours.
Voilà, avons déjà déposé dans le fond, toutes les 4 heures, les sismographes et magnétomètres, tout se passe comme prévu.

Pont arrière et grues Merian 2012
 

Tristan

36° 23S / 10° 57W

"...les gens du pays sont les seuls a connaître les passes, si bien qu'un etranger pourrrait diffcilement pénètrer dans le port, à moins qu'un homme du pays ne lui serve de pilote...mais partout un debarquement a été rendu si difficile, soit par la nature, soit par l'art, qu'une poignée de défenseurs suffirait à tenir en respect des envahisseurs très nombreux...l'ile a cinquante quatre villes grandes et belles identiques par la langue, les moeurs, les institutions et les lois. Elles sont toutes bâties sur le même plan et ont le même aspect, dans la mesure ou le site le permet...Celui qui connait une de leurs villes les connait toutes, tant elles sont semblables, pour autant que le terrain ne les distingue pas. Je n en decrirai donc qu' une et peut importe laquelle..."

- CL

Re:

je me permets de t'envoyer aujourd'hui vers Tristan da Cuhna ce texte peu géologique écrit il y a longtemps et dans d'autres circonstances:

"Je n'étais jamais venue dans cette périphérie de la ville."

"On m'a conduite à une chambre dont la fenêtre donne sur les bois.

Des bois verts tendre sis entre deux bretelles de quatre voies, on voit loin au-dessus des bois, un océan de ciel. Au premier plan, c'est le parking du personnel, en forme de demi-lune. Pas d'animation à cette heure. L'absence d'oiseaux, ou même d'insectes, est comme le premier signe d'un léger changement de planète: aucune aile ne s'approche ou ne s'éloigne de cette fenêtre à format panoramique que je n'ouvre pas - depuis ce matin j'ai un peu froid."

"Le soleil entre à flots dans la chambre. J'ai sorti des livres, des disques, un walkman. J'ai enlevé mes chaussures et me suis installée dans le grand fauteuil inclinable où l'on peut allonger les jambes. Ecouteurs sur les oreilles je vogue sur le bateau qui emmène Tristan et Isolde au pays du roi Mark."

« Voix d'un jeune matelot » :
« A l'ouest
le regard vague
vers l'ouest
le bateau vogue ... »

"On aperçoit, j'aperçois, au loin les bandes bleues, la plage verte du pays de Cornouaille.
Mon lit est le bateau sur lequel Tristan ramène Ysolde au roi Mark.

Après le prélude le matelot commence son chant, le bateau vogue, le vent souffle."

« Où sommes-nous ? » demande Ysolde -- elle est furieuse. Brangaine lui répond qu'on va bientôt atteindre la terre ferme -- la plage verte de Cornouaille. « Jamais, jamais, répond Ysolde. Ni aujourd'hui, ni demain. »

"Je dois m'interrompre car l'infirmière m'apporte une boisson destinée à me détendre. « Cela risque de vous shooter un peu, » dit-elle -- ce sont ses mots. "Il ne faut plus vous lever maintenant que vous l'avez pris." Je ne suis pas folle, je ne vais pas me lever en pleine mer."

"Sur le bateau qui la mène au roi Mark, Ysolde est furieuse. elle convoque Tristan. Je ne ressens pas les effets de ce breuvage dont l'infirmière m'a dit le nom."

Ce n'est pas la première fois que mon lit est un bateau.

Ysolde est furieuse. Elle convoque Tristan « Mais si je quitte la barre maintenant, à cette heure, comment conduire le bateau sûrement au pays du roi Mark ? »

"A la scène suivante, Brangaine redit à sa maîtresse les propos de Tristan: « mais s'il quitte la barre" maintenant, à cette heure/ comment conduire le bateau sûrement "... au pays du roi Mark."

"Alors Ysolde répète comme on répète quelque chose de consternant :
« Comment conduire le bateau sûrement au pays du roi Mark ? -- AU PAYS DU ROI MARK ?» "

"Pourquoi Tristan ne fait-il pas là bifurquer leurs destins, c'est idiot...

J'écoute leurs trois voix disant la même phrase musicale. D'abord la voix de Tristan, puis celle de Brangaine, puis Ysolde prononçant cette phrase -- zu König Markes Land.

La musique dit le contraire des paroles. la phrase est prononcée trois fois dans une sorte de ralentissement progressif, elle perd au fur et à mesure sa réalité. Quand Ysolde s'en empare à son tour, juste après que Brangaine l'a prononcée, c'est un souffle, une sorte de fatigue immense et douce. Le récit dit « non » et la musique dit l'attraction irrésistible de ce pays où on va malgré soi."

"Ysolde réclame la tempête. Brangaine la reprend avec douceur."

"Ysolde dit qu'elle n'ira pas à terre, elle préfère mourir."

"Brangaine inverse les philtres."

"Tristan et Isolde boivent le philtre. Ils approchent du rivage -- les matelots..."

"Le philtre. Brangaine. L'infirmière. Elles sont deux et font rouler mon lit dans les couloirs. discutent prononcent plusieurs fois le nom d'un breuvage, j' imagine la saveur, les pouvoirs de ce vin enchanté."

 

 

Catherine look it's Tristan

36° 23S / 10° 57W

Je n'ai pas vraiment communiqué avec tout le monde. Les quarts ne facilitent pas les choses et c'est en débarquant sur Tristan par exemple que je découvre les deux ingénieurs qui vont travailler sur le brise lames de l'île. Ils ont fait un exposé sur leur travail à 19h00 un soir, avec leur accent je n'ai pas tout compris. L'un ne cessait de prendre des photos avec son super appareil photo, cent fois meilleures que les miennes évidemment et le deuxième n'a pas prononcé un mot. Enfin si, pour être exacte, sur le pont un matin une voix légère derrière moi m'a dit "Catherine, look it's Tristan." Un mirage au milieu des nuages.

Seuls nos yeux ont réussi à éterniser ce moment.

L'île invisible Tristan da Cunha 2012