Départ

37° 01S / 12° 17W

Elle ne me racontera pas son retour au cottage, après la soirée, les Seven Seas, le bal de Tristan. Je ne sais rien de tout cela. Lui, sait ces choses là, elle peut être aussi. Ils ne montreront rien. Juste le regard de chacun qui s'illumine, s' ouvre puis se referme, comme les ombres qui se font et se défont sur le deck.... je crois. Juste les yeux maintenant, en attendant le bateau, son bateau à elle, là bientôt, que nous reprenons ensemble.

Reprendre les mises à l'eau, la bathymétrie, les quarts, les dîners de 17H30. La petite couchette individuelle aux rideaux bleus. Son ordinateur, ses modèles, son mp3 et écouter Cat Power.

Vous êtes ici. Tristan da Cunha 2012
 

C'est pas du Duras !

37° 06S / 12° 17W

Alors j'imagine. Je me souviens qu'hier les femmes du bar disaient en le regardant "he loves the french lady". Style ce n'est pas la peine d'essayer. Mais elle, elle ne voyait rien, vraiment rien. Enfin si, leurs regards qui se croisaient sans cesse puis se repoussaient ailleurs, puis tentaient enfin de faire un bout de regard ensemble. Elle en avait des contractions dans le bas du ventre. Elle pensait certainement que tout cela était plus proche d'une expérience adolescente qu'autre chose. Maintenant, ils arrivaient à soutenir leurs regards. Ils étaient d'accord. Ils n'avaient toujours pas parlé, ils ne savaient toujours rien de bien personnel sur l'un ou l'autre. Ils n'en sauront guère plus j'imagine demain.

Une impossibilité totale à s'exprimer. Comme cois par la rapidité, par l'adéquation et l'inadéquation de cette rencontre. Il restait à Tristan. Elle partait dans quelques jours.

Ils sont assis dehors sur le terre-plein du pub. Des tables de piquenique en bois. Elle a beaucoup dansé avec les autres. Les tristaniens l'invitaient volontiers. Ils dansaient en couple. C'était une sorte de rock- charleston, suranné mais qu'elle arrivait facilement à danser. Lui ne dansait pas. Ils étaient doux, les Tristaniens.

Il s'effacera de la salle dès les premières mesures. Elle danse. Elle se trouve trop loin de lui. Mais elle était sûre de leurs regards. Il patientera alors sûrement. Cette timidité effroyable qu'elle ressent chez lui, ce mutisme. Elle se sent elle aussi enveloppée de cette gaucherie, de cette raideur. Et pourtant lorsqu'ils se regardent c'est plutôt pour sourire d'une situation, une complicité venue de je ne sais où? Des bulles qui s'échappent malgré lui.

Elle finira par sortir à nouveau sur le terre-plein, avec le porte drapeau au centre et les petits galets de lave peints en blanc tout autour. Tout ne se passait pas comme elle l'aurait imaginé.

"... Ils avaient dansé. Dansé encore. Lui les yeux baissés sur l'endroit nu de son épaule. Elle, plus petite, ne regardait que le lointain du bal. Ils ne s'étaient pas parlé... Anne Marie Stretter et Michael Richardson ne s'étaient plus quittés..."

Intérieur. Tristan da Cunha 2012
 

Dormir

37° 06S / 12° 17W

Il sera toujours là, attablé, raide comme tout dès qu'il l'aperçoit, elle. La seule place libre est à ses côtés. Elle s'y glissera timidement. Comme une chatte, tranquillement. A l'abri du vent. Il ne bougera pas, laissera son bras derrière elle, sur le banc. La touchera légèrement. Légèrement, furtivement. Rien d'autre. Rien de visible. Alors j'imagine.

Les étoiles sont là, elles aussi. Un ciel d'hémisphère sud, inconu pour elle. Lui le connaît bien. Sait à quel moment Orion est visible, le petit chariot. Qu'est ce que l'on voit en ce moment en Europe? Ce ciel là, tu ne le verras plus jamais.

Il se penche vers elle si légèrement qu'elle ne se rend compte de rien. C'est énorme pour lui pourtant. Il est figé. Comme un colosse de lave. Un mouvement immobilisé, un mouvement géologique. Il sent quand même qu'elle pose une main sur lui. Une main libre. Il n'a qu'à prendre. Il ne sait pas prendre. Il peut la toucher. Il ne sait pas comment la toucher. Il est pétrifié.

Il n'est pas adolescent. Il a 37 ans. Un enfant dans un corps d'homme? Pas de chance pour elle. Il lui faut du temps pour tout. Il lui aura fallu 9 jours pour adresser quatre mots à l'artiste. Look it's Tristan. Alors que depuis le début du voyage il voulait savoir ce qu'elle faisait, pourquoi elle était là. Et sa boite en bois qu'est ce que c'était. Il avait toujours quelqu'un pour poser les questions à sa place. C'est un sténopé. Camera Obscura. Mais là, ce soir c'était à lui de parler. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas rencontré une femme. Vraiment rencontré. Cette drôle de jambe, qu'il avait failli perdre, qui maintenant arrivait à nouveau à le porter, à le suivre disons plutôt. Il était en vie. Mais quelle vie? Il ne pouvait que dormir, dormir. Tout le fatiguait. Alors les femmes. Cela l'épuisait rien que d'y penser. Alors il n'y pensait plus. Et il avait 37 ans.

Elle et Lui Tristan da Cunha 2012
 

La barrière blanche

37° 06S / 12° 17W

Il n'y avait que lui qui acceptait de partir dans des endroits pareils. Femmes et enfants ne l'attendaient pas, nous l'avions compris. Et il était sérieux dans le boulot et à 21h00 au lit. Boum. Sa carcasse d'austalien immigré s'écroulait sans demander son reste jusqu'au lendemain.

Il y a un problème, lui dira-t'il plusieurs fois en la raccompagnant, il y a un problème. Je reste à Tristan, tu pars au Brésil. Elle ne voulait pas l'entendre. Alors qu'il parlait enfin. Tu dois prendre le chemin avec la petite barrière blanche pour rentrer. Comment le sais tu? je sais ces choses là! en imitant une voix d'homme au ton important.

Barrière blanche Tristan da Cunha 2012
 

But I'm not Tristan

37° 06S / 12° 17W

Oui, prendre le chemin à la barrière blanche envahi par les feuilles brillantes et pointues de flaxs, à la couronne de crochets noirs tournés vers le ciel. La nuit est sombre maintenant, un lampadaire au loin éclaire la végétation. Le chemin est si étroit qu'ils ne peuvent que circuler l'un derrière l'autre. Elle, elle ne veut plus avancer. Il la conduira délicatement juste au cottage. Sur le seuil de la barrière, il l'embrassera légèrement, n'osera poser ses mains sur elle. Il se laissera tomber brutalement au sol, s'adossera au muret de lave noire, encore chaud. Ne bougera plus, la laissera le parcourir. Il se confondra avec le muret de lave. Des pierres rondes, chaudes et douces. Aux bulles d'air bloquées dans une lave sombre. Des bulles qui ne peuvent s'échapper. Elle ne sait que faire. Il est là figé, aucun geste vers elle, aucun signe si ce n'est cet abandon soudain. "but I am not Tristan..."

Eclairage public. Tristan de Cunha 2012