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Sols d'Igloolik

Le sol le plus familier est pour moi d'une façon surprenante la mer, le dessus de l'eau. Où en recadrant mon regard sur une partie de l'océan, en observant les petites vaguelettes, les risées à la surface de l'eau je peux me retrouver dans la baie de Morlaix, dans l'océan austral ou ailleurs. Je ressens la mer comme un matériau universel qui donne l'impression d'être familier. La terre finalement m'est plus étrangère. Mais la mer est elle un sol? Est-ce une question de vue en coupe?

Mes pas à l'aéroport font résonner les structures métalliques des pilotis, des grilles des coursives extérieures. Bruit familier de toute base ou station hors sol. Les stations spatiales doivent probablement "raisonner" aussi de cette façon.

Puis marcher entre les maisons préfabriquées en bois, dans une sorte de poudre de couleur crème soulevée par les quelques voitures ou camions qui circulent. Elle devient collante et visqueuse par temps de pluie.

Marcher sur la plage, le long des cabines de chasseurs. Impression de marcher sur le bord d'une rivière plutôt que sur une plage de bord de mer. Le rivage est formé de graviers, voire des cailloux mélangés de différentes couleurs et matières. Cela me fait penser au "délestage" qui était une île constituée de roches très différentes, à l'embouchure de la rivière de Pont l'Abbé en Bretagne. Elle s'était formée à partir des cailloux de lestage que les bateaux emportaient avec eux lorsqu'ils n'avaient pas de marchandises. Puis, pour entrer dans la rivière, ils vidaient ce chargement à tribord pour ensuite se remplir de denrées diverses et repartir en mer.

En s'éloignant du village vers le nord, une impression de marcher sur un tas de pierres gigantesque, un sol complètement désarticulé où se mélangent des pierre blanches plates de toutes tailles, stabilisées par endroit par des lichens ou des mousses ou graminées. Un champ de lauses pour une région maintenant sans constructions de pierres. Ces pierres plates si bien clivées me donnent envie de construire une borie là, maintenant, tout de suite. Le cimetière est installé dans ce tas de pierres un peu au-dessus du village. Seul ce coteau est encore couvert de glace. Croix et caïrns en forme d'humains appelés Inuksuk dominent le village. Les croix sont en bois alors que c'est une région sans arbres, les Inuksuk sont en lauses.

Plus au nord, traversées de marais et de mousses épaisses, plus elles sont rouges plus elles sont humides. Des pierres rondes sont disposées là, comme si elles avaient été lancées de haut. Les grosses semblent rester à la surface, les petites s'enfoncer et s'effacer sous le sol spongieux. Les pierres sont rouges, marron, certaines sont coupées en deux, en tranches.

Sols d'Igloolik

Cela me fait penser au "délestage" qui était une île constituée de roches très différentes à l'embouchure de la rivière de Pont l'Abbé en Bretagne.
Tu parles au passé, cette île n'existe plus ?

Près de Palekastro, à l'est de la Crète, se trouve le site abandonné (les fouilles ont été interrompues faute d'argent) de Roussolakos - des pierres, la mer, des sacs en plastiques volant au vent, des oliviers - certains disent que c'était le plus grand palais après Cnossos, mais beaucoup plus dévasté à cause de la proximité de la mer. Que se passait-il sur les sols arctiques quand, il y a à peu près 3700 ans, un mystérieux cataclysme mit par terre tout ces premiers palais ?

Sols d'Igloolik

En passant par le château d'Oiron pour visiter son étonnant cabinet de curiosités, je me suis longuement attardée devant une installation de Gloria Friedmann qui me revient en mémoire en observant ces amoncellements de pierres plates....un memento mori contemporain.

Gloria Friedmann La vanité des bâtisseurs
Gloria Friedmann, La vanité des bâtisseurs, 1993
Installation avec un disque de terre (diam. 260 cm), un tas d'os (120 X150 cm), un tas de pierres (130 x 150 cm)
Coll. FNAC, Inv. FNAC:94058

"Devant un grand tondo de terre représentant la planète deux tumulus: l'un de pierre pour les infatigables bâtisseurs, l'autre d'os pour ce qui subsiste après la mort. Son oeuvre est une réflexion sans cesse renouvelée sur la nature et sur les relations en constante évolution que l'homme noue avec elle. Son spectre s'étend du combat écologique à la prise en compte des mutations les plus artificielles de la société industrielle." Le château d'Oiron et son cabinet de curiosités, centre des monuments nationaux/Éditions du patrimoine 2000, p.214

Ciels vus du sol

En regardant là-haut depuis ma chaise longue citadine du déjeuner, je me suis demandé si j'étais encore plongée dans la consultation des pièces jointes aux mails IGLOOLIK.

Comme la réponse semble être non, je vous adresse ces captures d'écran de la toute dernière version de GOOGLE SKY (low tech version).

3 ciels

La gazette

"les bourses chutent, les bons du Trésor Américain, étalon sur lequel s'échelonnent les valeurs des dettes souveraines, se déprécient, Londres craint une troisième nuit d'émeute dans le quartier de Tottenham , la troïka de la finance (FMI, Commission européenne et Banque Européenne) prend la tutelle de la gouvernance grecque pour les trente années à venir, afin de garantir le remboursement de ses prêts, la production du Round Up de Monsanto dont la toxicité entraîne malformations fœtales et dégénérescence cellulaires, ce que viennent de confirmer plusieurs études épidémiologiques indépendantes, a été autorisée à être poursuivie en Europe jusqu'en 2030 avant sa ré-évaluation et sans limitation en Amérique du Sud, le tourisme religieux de la communauté catholique d'Emmanuel attire des milliers de nouveaux visiteurs…"
Harangue publicitaire pour un nouveau film d'anticipation à scénario de fin du monde?…litanie harassante de désastres des 20 dernières années …non, les titres du journal Le Monde daté du 9 août 2011… une journée ordinaire…
ah, un titre oublié, le gouvernement français lance une nouvelle offensive contre les fraudes sociales, c'est à dire les escrocs bénéficiaires des minima sociaux qui déclarent vivre seul quand ils sont deux ou encore les arrêts de travail injustifiés…
lectures de la "gazette"
il y a dans le dernier mail de CR soit une étourderie de frappe soit un jeu de mots lourd de sens politique…"Les stations spatiales doivent probablement raisonner" mais raisonner à quoi... à l'ailleurs?

Des blancs

« Blanche sur fond blanc, comme une silhouette-trace étrangère qui atteint la limite de l’invisible, dans l’instantané d’un faux paradoxe. Reste que le lieu blanc n’est peut-être que le paysage poncif que mon regard non documenté imagine d’ici. » (11/08/03/TU07h23-RQ- D'AIME CESAIRE A CATHERINE RANNOU)

« Le sol le plus familier est pour moi d'une façon surprenante la mer, le dessus de l'eau. Où en recadrant mon regard sur une partie de l'océan, en observant les petites vaguelettes, les risées à la surface de l'eau je peux me retrouver dans la baie de Morlaix, dans l'océan Austral ou ailleurs. Je ressens la mer comme un matériau universel qui donne l'impression d'être familier. La terre finalement m'est plus étrangère. Mais la mer est elle un sol? Est ce une question de vue en coupe? » (11/08/07/TU22H26-CR- SOLS D'IGLOOLIK)

Il n’y a pas que du blanc au Nord, il n’y en a finalement pas tant que ça, à part la grand tache du Groenland, notre continent arctique à nous. Au Sud, par contre...
Mais surtout il y a plusieurs « blancs », des textures diverses, mousseuses, plissées, ridées, qui me font penser à la sensualité des blancs en neige, des meringues, des draps froissés, mais aussi à la neige et à la glace vues de près. Fascination pour ces textures qui annihilent la notion d’échelle (rappel: le titre des images indique la longitude et la taille du côté)...

9 blancs

Pas que du blanc

« Le rivage est formé de graviers, voir des cailloux mélangés de différentes couleurs et matières. (...) En s'éloignant du village vers le nord, une impression de marcher sur un tas de pierres gigantesque, un sol complètement désarticulé, où se mélangent des pierres blanches plates de toutes tailles, stabilisées par endroit par des lichens ou des mousse ou graminées. (...) Plus au nord, traversées de marais et de mousses épaisses, plus elles sont rouges plus elles sont humides. Des pierres rondes sont disposées là, comme si elles avaient été lancées de haut. Les grosses semblent rester à la surface, les petites s'enfoncer et s'effacer sous le sol spongieux. Les pierres sont rouges, marron, certaines sont coupées en deux, en tranches. » (11/08/07/TU22H26-CR- SOLS D'IGLOOLIK)

« Merci pour la vision des couleurs en réponse au blanc trop blanc du départ qui me glaçait un peu. » (11/08/04/TU08h55-RQ- ET LA TOUNDRA)

Il n’y a pas que du blanc le long du parallèle 69°22’32", il y a plein de textures et de couleurs, comme dans ces pierres dont Roger Caillois a décrit l’écriture, et qui nous troublent également par la confusion des échelles, la tentation d’y voir autre chose que ce qui est, mais aussi, sans chercher une quelconque ressemblance, peuvent nous fasciner comme des tableaux abstraits.

« En Chine, poètes et peintres identifiaient dans une pierre perforée une montagne, avec ses cimes, ses cascades, ses grottes, ses sentiers, ses abîmes. Des collectionneurs se ruinaient pour acquérir des cristaux dans la transparence desquels ils distinguaient des mousses, des herbes ou des branches avec leurs fleurs et leurs fruits. Sur des agates, on peut apercevoir un arbre, des arbres, des bosquets, une forêt, un paysage entier; ou sur un marbre, conjecturer une rivière avec des collines qui en bordent le cours; ou les éclairs et les nuées d’un orage, les neurones de la foudre et les grandes plumes du givre; ou un héros affrontant un dragon; ou une mer immense où s’enfuient des galères, comme celle que le Romain surprit dans les prunelles d’une reine d’Orient déjà décidée à le trahir. » (Roger Caillois, L’écriture des pierres, Champs-Flammarion, p. 12)

10 terres

Du silence radio à la bande son d'igloolik

Le 7 août, Catherine nous a prévenus de son silence radio du 10 au 20 août.

Les images envoyées par Marie-Pascale ont alors commencé à chanter dans mon regard posé sur elles. Chacune si différemment. Leurs textures diverses hier. Ce crissement des pas qui s'enfoncent dans la neige, les semelles qui claquent ou glissent sur la surface glacée des sols, ou simplement les pieds qui arpentent avec aisance ou difficulté, en fonction des espaces parcourus chaque heure.

Parfois tes mains t'aident peut-être un peu à saisir quelque chose plus loin, je ne sais pas.

Aujourd'hui à nouveau, les images de Marie-Pascale émettent un son particulier dans ton silence. La Chine et l'Orient font leur entrée dans cet ensemble. Nous les accueillons !

Couleurs, textures, plats cuisinés (omble chevalier encore frais dans nos mémoires gourmandes), faune et flore, vue, toucher, goût et odorat. Une chose me manque (jamais assez, n'est-ce pas...) : quelles sont les voix d'Igloolik, comment te parlent-elles ? Gutturales, stridentes, douces ou vives, légères et enfantines, adolescentes et fluctuantes, féminines/masculines, fortes ou discrètes... ?

Et comment travaille pour toi le sound designer de l'Arctique, quels sont les bruits émis par ces lieux le temps de ta présence ? Décris-nous cette bande son selon ta manière, s'il te plaît, en strates, en vertige maîtrisé.

Entends-tu quelques chants ? Des musiques ? Locales, importées ? Résistances ou mélanges créatifs ? Les corps se mettent-ils à danser ?

Les mélodies sont-elles des matériaux recyclables l'été...

Si tu as un instant encore, dis-nous enfin la texture, le goût et la couleur des silences arctiques.

La bande son d'Igloolik a, j'ai envie de le croire, quelque chose à raconter de toi et ton travail dans ces moments lointains.

merci

Sols d'Igloolik

Mes pas à l'aéroport font résonner les structures métalliques des pilotis, des grilles des coursives extérieures. Bruit familier de toute base ou station hors sol. Les stations spatiales doivent probablement raisonner aussi de cette façon.

Dans son roman "Je n'ai pas dansé depuis longtemps" (Belfond, 2010), Hugo Boris raconte la vie et le parcours d'un cosmonaute soviétique parti pour une mission de longue durée dans la station spatiale et qui doit y rester encore plus longtemps que prévu pour cause d'effondrement de l'Union Soviétique. Ce roman est librement adapté des conditions de vie réelle de divers cosmonautes russes.
A un moment, dans le livre, le cosmonaute se "propulse" de chaque côté de la cloison d'un des modules de la station, heurte les parois de manière rythmique et répétée, entraînant une résonnance qui pourrait, peut-être, la disloquer.
Peut-on ainsi disloquer un aéroport ou tout autre bâtiment hors sol comme le dit Catherine ? Cela aurait-il le même effet mortifère ?

Pas que du blanc

Dubuffet : l'âme du sous-soul

En route vers…

"...On décèle à l'oreille avec surprise, en montant vers le nord, quelque part au-delà de Söederhamm sur la côte de Bothnie, quelque part après Hänefoss en gravissant les vidda de Hardanger, un certain passage de ligne non plus climatique mais auditif: celui où le bruit discontinu et dilué de la vie qui se raréfie ne refoule plus l'émergence fondamentale: le silence premier, à la fois compact, porteur et nourricier  qui ressurgit et fait surface comme d'un grand fond, aussi concrètement audible que le tic tac de la pendule dans la pièce qui s'assoupit. " (Julien Gracq, Lettrines 2.)

 
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Plus précis et moins poétique que Google Earth

Depuis deux jours en attendant que la météo se stabilise, je commence le travail de recensement des déchets dans la décharge.
Il est surprenant de voir combien la notion de tri ou de réutilisation des déchets modernes n'est pas dans les habitudes contemporaines des inuit. Alors que dans leur culture ancestrale tout est récupéré, transformé, chaque os, chaque peau d'animal a une fonction particulière, aucune partie des animaux chassés n'est gaspillée. Chaque plante est utilisée pour quelque chose de particulier, a son histoire poétique et ses prolongements chamaniques.
Comme si aucun attachement n'était possible avec les objets créés par les blancs, aucun entretien, juste les utiliser et les jeter. Ils prennent soin de leurs traineaux de bois, pour qu'ils durent le plus longtemps possible mais pas des skydoos, (scooter des neiges) qui au bout de deux ans, sont difficilement utilisables et réparables.

Plus précis et moins poétique que Google Earth

Il s'agit toutefois d'une poésie contemporaine de la ruine... À l'échelle planétaire comme tant d'autres paysages pathétiques gangrénés par un consumérisme sans borne; l'homme vomit en flot continu les restes des produits dont il se gave et ce pour ne pas perdre une miette de cette jouissance matérielle et immédiate qui déjoue l'ennui....du confort moderne.

"Il est surprenant de voir combien la notion de tri ou de réutilisation de déchets modernes n'est pas dans les habitudes contemporaines des inuit. Alors que dans leur culture ancestrale tout est récupéré, transformé, chaque os, chaque peau d'animal a une fonction particulière aucune partie des animaux chassés n'est gaspillé. "

La faim , le froid ont naturellement développé les activités de chasse et de pêche et pour survivre ne rien perdre de ce qu'offre la terre. Seule l'idée de manque dynamisait ces activités ancestrales. Aujourd'hui le manque est une notion de trop..et l'atavisme occidental l'a troqué pour une culture de l'excès.... L'hybridation de ces deux modes culturels ne suffirait-elle pas à définir la mondialisation?

Plus précis et moins poétique que Google Earth

Oui, c'est vraiment un phénomène digestif, il y a ce que l'organisme assimile, transforme. Et puis ce qu'on recrache, ce qu'on vomit parce qu'on ne peut rien en faire, c'est plus fort que nous. Je pense à Pinocchio et à l'intérieur du ventre de la baleine, à Leviathan... Je ne crois pas que dans la Bible il soit dit ce qu'il y a à l'intérieur du Leviathan..

Epaves

Parmi les « déchets », il y a les épaves…
« Epave n. f. (du lat. expavidus, épouvanté). 1. Navire, marchandise, objet abandonné à la mer ou rejeté sur le rivage. 2. Chose dont on ne connaît pas le propriétaire. 3. Voiture accidentée irréparable ou vieille voiture hors d’usage. 4. Fig. Personne qui, à la suite de malheurs, de revers, est tombée dans un état extrême de misère ou de laisser-aller. » (Petit Larousse Illustré, 2002)

Relativité du statut d’épave
J’ai voyagé en Afrique autrefois dans des voitures, des cars qui auraient été chez nous des « épaves » (et qui d’ailleurs seraient interdits de circulation), mais qui étaient réparés et re-réparés et qui roulaient, surchargés, sans garantie d’arriver à bon port mais qui roulaient, vaille que vaille..

Relativité des usages concernant les épaves
On peut étendre la notion d’épave aux meubles, appareils électroménagers, etc., « irréparables ou hors d’usage ». Nos autorités les appellent (dans un jargon dont on notera la précision...) déchets « encombrants » ou « volumineux »... Il y a sur les camions de collecte des déchets de Rennes une photo qui montre un canapé un peu fatigué dans la rue, avec le titre « Banc public? ». Ayant juste aperçu cette affiche, je me dis, eh bien oui, bonne idée, ce serait chouette d’avoir ça dans les rues, mieux que le « mobilier urbain » dessiné si habilement pour empêcher les SDF de s’y installer qui n’est confortable pour personne... Mais non bien sûr, c’est pour rappeler qu’il est interdit de déposer des « déchets volumineux » sur la voie publique, sous peine d’une amende de 185 euros, que l’on est prié d’aller déposer ses « déchets volumineux » à la « déchèterie » ad hoc (ce qui suppose d’avoir un véhicule de taille suffisante, des bras de déménageurs et de la patience pour la file d’attente à l’entrée de la dite déchèterie... Oui je sais, il y a Emmaüs aussi!). A Montréal (du moins il y a trente ans c’était le cas), on peut déposer les meubles ou appareils dont on ne veut plus sur le trottoir et se sert qui veut (mon ami à son retour à Montréal à l’époque s’est entièrement équipé ainsi, ce qui correspondait à son budget...).

banc public

Epaves

Peut-être que je débarque et que vous connaissez ça par coeur mais je viens de lire l'intéressant article de wikipedia sur la "rudologie", (de rusus = décombres et logos = discours : science des déchets et de façon plus large Etude des Déchets, des Rejets et des Marges de tout système technique , économique et social) - concept mis au point par le géographe Jean Gouhier en 1985. Ce qui m'y a amené est cette lecture et un autre texte intéressant publié par Jérémie Cavé dans Le Tigre du 10-23 avril 2010, sur les décharges de Coimbatore en Inde. Ces documents ont accessibles sur internet mais si vous voulez des résumés, dites-le !

 
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Sténopé

Premiers sténopés sur cibachrome.
Chaque prise me prend environ une heure. Je fais trois temps de pause différents.
Aucune cellule pour mesurer la lumière. C'est à l'oeil. Regarder l'ombre, est-elle nette ou floue. Les nuages sont-ils denses ou pas. Aucune mesure numérique.
Fixer ainsi ce qui ne bouge pas. Ce qui est mobile devient flou voir inexistant.

Le rituel:

  1. regarder les ombres et le ciel
  2. enclencher le sténopé chargé sur le trépied et régler le niveau à bulle pour avoir l'horizon horizontal
  3. mettre en place le chrono réglé sur (48", 4', 7' 15' 22' 30' ou 45' suivant lumière)
  4. enlever le bouchon du sténopé en tournant pour défaire les aimants
  5. déclencher le chrono
  6. suivant le temps, dessiner, repérer, pêcher, écrire, cuisiner
  7. noter dans le carnet le sujet du sténopé, le temps de prise et décrire le ciel et la lumière
  8. quand le chrono sonne remettre le bouchon délicatement sans bouger le tré-pied et régler le chrono pour la prise suivante
  9. enlever le sténopé du pied et le mettre dans le manchon de chargement (sorte de sac noir pour charger le papier à l'abri de la lumière du jour qui a deux manchons pour passer les mains et manipuler à l'aveugle le papier photo sensible)
  10. veiller a enlever sa montre pour éviter toute lumière dans le manchon de chargement
  11. refermer les doubles fermetures éclair du manchon et faire toutes les manips qui suivent en aveugle
  12. glisser les mains dans chaque manchon jusqu'aux coudes pour éviter toute fuite de lumière sur le papier
  13. positionner de gauche à droite: le sac de papier cibachrome vierge, le sténopé, les sacs de ciba impressionnés (marque faite au papier de verre sur le dessus).
  14. ouvrir le sténopé (composé de deux boîtes emboitées comme deux poupées russes)
  15. ouvrir le sac de droite, faire tomber le papier du sténopé dans le sac, émulsion sur le dessus, puis refermer le sac
  16. ouvrir le sac de papiers vierges, prendre une feuille, trouver en touchant la face émulsionnée, déposer le papier dans le fond du sténopé, refermer le sac
  17. refermer le sténopé soigneusement, sortir les bras des manchons, ouvrir les fermetures éclair et sortir le sténopé du manchon de chargement, refermer le manchon
  18. poser le stenopé sur le trépied.

…fantômes

« (…), le flou le net, les fantômes... »

-…les fantômes que les machines enregistrent et que l’œil ne voit pas…c’est pas la première fois il me semble que CR chasse des fantômes et c’est une affaire bien compliquée, pas simplement affaire de temps de pose…
…et c’est quoi cet objet absent que seule la machine peut voir (sténopé mais ordinateur, lunette, astronef, microscope…tout autant)… ?
- Hypothèse, ce serait cette tentative par CR de lier un indicible de la poésie à l’objectivité d’une vérité dicible en en cherchant la représentation (–ses observations d’ailleurs et les notes qui s’y rapportent font état autant de poésies que de connaissances…).
Il y a dans notre culture occidentale une séparation, une scission entre parole poétique et parole pensante qui va tellement de soi qu’on oublie de s’y arrêter. Platon parlait déjà de « vieille inimité »…cette idée platonicienne que « la poésie possède son objet sans le connaître et que la philosophie le connaît sans le posséder » (Agamben). Le discours occidental serait ainsi coupé en deux, une parole jouissant de connaissance représentée sous une forme belle et la parole sérieuse de la conscience ne pouvant jouir de son objet faute de savoir le représenter…
(Hölderlin et Nietzsche sont sans doute deux, pour lesquels cette scission est problématique).
CR répète souvent qu’elle se situe entre art et architecture et sans trop tirer la référence on pourrait dire entre poésie et ‘tecture –en supprimant l’ar(t) du mot pour n’en conserver que l’étymologie grecque de tekton /ouvrier- elle serait bien placée donc pour aller chercher de la poésie dans sa raison de constructeur…
…alors son travail serait bien un travail critique laquelle –de critique- par définition sans représenter (c’est dévolu à la poésie) ni connaître (dévolu à la raison philosophique ou raison scientifique) connaît la représentation, en fait part –en en défendant le statut unitaire ; un dire.
CR cherche donc et construit des modèles de représentation (utiles à son travail, les protocoles des correspondances en sont) dans les conduites de ceux qu’elle approche –« elle construit avec des histoires »- son travail ne se fait pas dans le silence de l’atelier ou « à l’agence », son travail se fait dans les histoires par lesquelles elle s’approprie ce qui doit en tout état de cause échapper à l’appropriation…elle rend compte d’une topologie de l’irréel qui pense les lieux non comme quelque chose de spatial mais comme rempli de quelque chose de plus originel que l’espace ; un « topos » (lieu) défini dans ses positions plutôt que dans ses grandeurs.. « Chaque (plante) est utilisée pour quelque chose de particulier, a son histoire poétique et ses prolongements chamaniques »… ou dit encore, ce dont rend compte CR ce sont les dispositifs qui avaient séparés du magique, des institutions sacralisées, d’avant, de l’immémorium sacré etc…les usages de l’habiter pour les précipiter dans le continuum de la consommation, vide de sens dans son absence de relation à une fin …sans transition en ce qui concerne les inuit du chamanisme au capitalisme…

Sténopé

Je pense à ce fragment d'Héraclite que le magazine Le Tigre a choisi comme exergue: Un tas de gravats déversé au hasard: le plus bel ordre du monde

Imagerie numérique et fantômes

L’essor formidable de l’imagerie numérique qui a permis la résolution des calculs pour les structures gauches et irrégulières, « non standard », s’est basée sur la réduction des formes complexes à un toujours même emboîtement et assemblage d’une forme géométriquement simple, un triangle. Le calcul aisé des efforts et contraintes agissant sur une forme simple a pu alors être extrapolé empiriquement par addition. Les techniques d’imagerie numérique à l’origine pensées et développées pour le mouvement spectaculaire (cinéma, publicité…) se sont imposées dans tous les domaines de l’ingénierie mécanique (machines outils, automobile, aéronautique…) et bien sûr en architecture qui a vue ces dernières années, une inflation de formes gauches, « blubs » et « patatoïdes » gigantesques que les seules équations de la statique et résistance des matériaux étaient jusqu’à lors incapables de projeter.
Les techniques contemporaines se caractérisent, entre autres, par les constants changements d’échelle que leur autorisent instruments d’observation et de mesures puis de manipulations. Si l’intérêt pour les corps célestes est fort ancien et fut certainement à l’origine des premiers questionnements cognitifs, il relève néanmoins d’une démarche « contemplative » liée à la vision humaine. La mise en place d’instruments optiques grossissants allait révéler, en quelques siècles, des champs d’études et d’investigation puis d’expérimentation bien plus important que ce que les seuls sens permettaient. Dans l’œil des machines, le rationaliste cartésien peut décomposer toujours plus loin les complexités du monde naturel en éléments simples dans un élan de « forage analytique » (M.Tibon-Cornillot) caractéristique de la raison observante. Ce réductionnisme analytique permet une décomposition de l’inerte (notre triangle constitutif de formes complexes) autant que du vivant (de l’organisme on passe aux organes puis aux tissus, aux cellules, aux composants cellulaires, aux macromolécules, aux molécules etc…). Le réductionnisme scientifique se justifie à partir des pères fondateurs (Galilée, Cassenti, Descartes…) instituant le statut fondamental des mathématiques constituant pour eux non seulement le langage de la connaissance mais le substrat même de la Nature, du réel.

A l’écart, dans « l’à côté » de cette pulsion progressiste d’une raison analytique, le projet de CR revendique, à mon sens, des filiations critiques pré-modernes…et dans la pioche de ce jeu de familles, Aristote plutôt que Platon… à se le dire, je crois que contre l’appauvrissement de la notion de causalité dans l’édification des sciences modernes, son projet se réfère plutôt, pour emprunter à René Thom, à la richesse de la « conception aristotélicienne des quatre causes, matérielle, formelle, finale et efficiente » (René Thom, esquisse d’une sémiophysique – Physique aristotélicienne et théorie des catastrophes)…la question que CR peut poser alors à Galilée, au sujet des mathématiques comme constitutif du réel ; les phénomènes fantômes du monde infra-lunaire ou encore « …l’histoire poétique et les prolongements chamaniques (des plantes) » peuvent-ils être mathématisés ?...sinon à être sortis du monde…
Son entreprise peut s’entendre comme prémisse ou indication à la constitution d’une histoire des techniques futures reconstruite sur ses décombres…et pour laquelle les fantômes que la poésie seule s’autorise à invoquer, seraient reconduits pour nous instruire de la complexité de la Nature…une complexité convoquée dans la petite échelle du domestique plutôt qu’investie dans les mécaniques du gigantisme mégastructurel…des histoires, en somme, des récits qui se rajoutent en chairs complexes par-dessus les squelettes des superstructures des gratte-ciels…non pas des structures vides qu’on remplit d’histoires mais des histoires qui commandent les structures…Prise d’image par sténopés au temps de pose long superposant l’itérations de mouvements plutôt que l’instantané du 1/1000è, protocoles d’échanges des expériences et des discours… sont alors les outils adéquats à son entreprise.

Imagerie numérique et fantômes, heureusement que c'est pas tout à fait comme ça !

heureusement qu'on ne fait pas de la climato avec des triangles! ni de la géomorpho!!

les modèles connaissent les courbes et ne cherchent pas à réduire le complexe pour le simplifier sur deux trois formes de bases répétées. la science ou du moins la géographie, (comme celle de Marie Françoise André ou Béatrice Collignon, qui sont deux personnes trés sympas et trés savantes, faudrait les associer à la démarche?? ) étudie des structures avec d'autres idées que de les réduire à une forme stable. la science travaille essentiellement sur du non stable et du non stabilisable. Exit l'idée même de forme stable... pour longtemps.
C R travaille sur du vivant, du mouvement, du changement... Elle pourrait être très scientifique si ca lui plaisait.. Curieusement son souci est assez proche de celui des géographes (MFA et BC) Elle cherche à comprendre sans passer par le simplisme de formes toutes pensées à l'avance. Elle réfléchit en même temps qu'elle regarde et elle pense après avoir vue plein de choses irréductibles à ce qu'elle savait déjà.

On ne sait jamais tout du monde, il change toujours comme on ne le pensait pas! on a toujours à en apprendre : c'est pour cela que toute représentation est fausse : elle immobilise. C'est pour cela que tout savoir est une exploration, un devenir.
Catherine ne décrit pas avec des symboles tout prêts, ne fait pas une carte, elle subvertit la carte parce qu'elle arpente et construit du nouveau. Elle sera peut être réincarnée en géographe?

 
- CR

Relevé

croquis de relevé de la décharge d'Igloolik 2011

Comment le papier blanc, le feutre noir et le texte descriptif enlèvent le côté spectaculaire, voire dramatiquement photogénique d'un lieu?

Relevé et représentation

tu fais voir comment le croquis voit mieux que la photo et invente déjà la distance à ce qu'on voit…
Tout ce que la représentation a habituellement de redondant et de répétitif est ici légèrement illustré : tu écris ta vision du paysage et, ce faisant tu travailles! Pour "dire" la même chose que toi, Deleuze (dans Différence et Répétition ) avait besoin de plus que de deux pages!!

faudra que tu viennes en causer aux étudiants de géo!

je t'embrasse

…enfin, ça bricole…

J’avais mis de côté pour les relire trois articles de journaux que je ne pensais pas, à priori, réunir en un seul commentaire, même s’il y est question pour deux d’entre eux de technique et pour le troisième d’architecture.
Le premier (art. Libération du 17/8/11), en cahier d’été et de promenade, recommande la visite de la « Citta Idéale » de Piezza en Toscane, édifiée par Pie II suivant les préceptes et théories de Léon Battista Alberti…un manifeste construit. Une composition spatiale –une représentation donc- d’un cadre d’utopie c'est-à-dire un discours mis en pierres. Un discours qui place la raison humaniste et une ambition politique celle du Prince de Machiavel fédérateur de l’unité italienne, au centre du pavement de la place principale de Piezza dans un savant jeu d’ordonnancement des ombres, orchestrées par l’architecte, Bernardo Rossellino.
Le second article est publié par le journal Le Monde (du 13/8) et fait part de la mise au point d’une application médicale, des circuits électroniques pris en sandwich dans un film plastique adhérant à la peau à la manière d’une décalcomanie, capables de recueillir et restituer numériquement l’ensemble des paramètres biologiques et électriques d’un sujet humain…une prouesse des techno-sciences comportementalistes anglo-saxonnes lesquelles assimilent le corps et ses manifestations à un ensemble machinique combien même complexe mais toujours fonctionnellement raisonnable.
Le troisième un article (27&28/8) de Libération encore (je n’en fais pas la pub mais ici dans le village c’est Le Télégramme toujours dispo, un exemplaire du Monde ou si vous arrivez trop tard de Libé…) qui titre qu’au Pays du Méné (Cotes d’Armor) 23% des besoins énergétiques sont satisfaits en totale autonomie au moyen entre autres de chaudières à bois collectives, de la méthanisation des lisiers pour produire de l’électricité, de huileries de colza pour l’alimentation du bétail…et l’ensemble de ces moyens de production sont aux mains des agriculteurs producteurs organisés en coopératives.

Hé bien, l’un exemplifie et historicise un discours de la raison humaniste (XVès.) lequel dans une singulière « redistribution des rôles » remplace Dieu par l’homme sécularisé dont la puissance que lui confère la spéciation des outils techniques et politiques, impose au monde l’angle droit…et d’un.
Le second qui s’emboîte au précèdent et qui fait l’actualité de notre contemporain, c’est la continuelle mise au point de notre futur cyborg soit de la machinerie couplée au vivant…de l’antibiotique à l’homme de fer !...deux illustrations d’un même mouvement messianique de la raison mathématique aspirant à l’infini...(lapidaire raccourci en coq à l’âne, Leibniz et Hegel en solution des noirs du mot croisé…).
Le troisième, d’article, rend compte d’un bricolage savant lequel au sein d’une culture populaire laquelle se réapproprie ses moyens de production, sait faire fructifier du « déjà là » fut-il de rebut et de déjections (le lisier)….ça a bien à voir avec le bricolage –sans le discrédit qui s’attache au vocable- si on entend la notion comme la réplication de modèles existants (modèles fournis par l’industrie et la série) détournés en exemplaires uniques détachés d’un échange monétisé. Le bricolage est toujours d’abord un échange symbolique (il faut un destinataire au bricolage) qui échappe à l’échange marchand régulé législativement….S’il n’y a pas sortie à proprement parler, chez les agriculteurs du Pays du Méné de l’échange monétisé, il y a l’annonce d’une autonomie par rapport à la régulation et distribution centralisées de l’énergie et qui plus est avec les ressources locales…le bricolage lui aussi est par définition fortement localisé… …en trois articles, deux visions du futur fortement antagonistes (3=2 c’est une drôle arithmétique…) qui sont au centre du travail de CR à Igloolik…évidemment d’abord son travail sur les rebuts mais aussi ses patientes rencontres d’histoires particulières préalables nécessaires chez elle à toute construction, son approche fortement ethnographique du programme (au sens programme de l’architecte…) et sa réception particulière de l’indicible ou magique si on préfère, qu’elle s’efforce de donner à voir…
en somme une revendication pour un futur savamment bricolé qui pourrait tourner en rond (…après tout les grecs tournaient en rond et c’était pas les plus cons…) et contre la construction des églises même cartésiennes…elle y travaille semble-t-il…

Relevé

Relever c'est prendre la mesure de ce qui relève d'un évènement en utilisant des signes graphiques s'il s'agit d'un croquis. Quand l'appareil prend la relève de ce que notre oeil voit n'y-a-il pas lieu de lâcher prise?

 
- CR

Echelles humaines

Echelles humaines

...ton dessin est très beau...

Echelles humaines

Comment le papier blanc, le feutre noir et le texte descriptif enlèvent le côté spectaculaire, voir dramatiquement photogénique d'un lieu?

En fait, moi je trouve ces croquis très beaux! Et quel travail de Romain, de Titan ou alors de fourmi?...

Echelle rhizomatique

Au premier regard, le dessin d'Echelles Humaines évoque un rhizome, cette partie souterraine de certaines plantes (riz, pomme-de-terre, etc.) - peut-être cette classification en flèches courbées dont Catherine a le don (elle en a rapporté quelques-unes d'Antarctique), prises de notes informatives sans y rechercher une quelconque esthétique - et pourtant il en résulte des évocations multiples.

Le trouble n'est qu'optique puisque le rhizome contribue au décolmatage du sol, qu'il nourrit certaines espèces souterraines et lorsqu'il meurt, il enrichit le sol en matière organique.

Visuellement, cela ressemble à cette chaîne électroménagère abandonnée, concrètement, ils sont à l'opposé.

Echelles humaines

On dirait un monstre posthistorique.

…Réseaux sauvages… et "monstre post-historique"

"A Washington, une vingtaine de jeunes finalisent Commotion, un logiciel permettant d'accéder à Internet gratuitement tout en échappant à toute surveillance […] sous l'oeil inquiet des entreprises de Télécom." Le Monde du 31/8

…soit la création de réseaux sans fils, à haut débit, 100% autonomes qui ne s'appuient sur aucune infrastructure existante…l'autonomie totale…un des initiateurs Sasha Meimonth, a commencé ce travail avec des antennes faites de boîtes de conserves…il y aura la possibilité de construire son propre réseau…en zone à risques, zone frontalière par ex., quartiers pauvres des grandes villes, réserves indiennes…etc…pas de redevances, pas de localisations, pas de restrictions administratives…une autonomie pour une culture populaire comme Gramsci l'appelait depuis sa prison…en tout du bricolage, savant mais du bricolage puisque du savoir-faire qui enrichit et détourne pour un usage non planifié des modèles techniques pré-existants…Construire à partir des décharges…un monde entièrement nouveau!…une histoire des techniques futures reconstruite sur ses décombres…ou pour paraphraser N.Goodman, nouvelles "Manières de faire des mondes" (Nelson Goodman. Manière de faire des mondes. Folio Essais 1978… déjà d'intéressants "monstres post-historiques"…

 

Echelles humaines

"... Le lendemain matin ils s'avancèrent dans une glorieuse journée de chaleur et de verdure et les moustiques et les glaces flottantes se mêlaient sur le bras de mer en formant des motifs de bancs de sable ondulé. Dans le lac, les montagnes de glace de l'île de Bylot se reflétaient. L'eau dégoulinait de partout. Ils se dirigèrent vers la décharge et Seth vit un morceau d'isolant qui gisait trempé dans la toundra et dit: dommage. C'était en parfait état.
On pourrait dire ça de toute l'île , dit Subzéro. Mais il se tourna alors vers Seth et dit: C'est encore en bon état ! C'est en bon état !
Un beau renard blanc gisait dans la décharge, mort. On lui avait tiré une balle dans la tête. Sa bouche montrait encore un peu les dents. Sa fourrure était si blanche, si douce, si parfaite. Il était tout léger dans la main de Subzéro. Quelqu'un l'avait tué puis jeté là.
Les deux hommes ne bougeaient pas.
Touche voir comme il est doux, dit Subzéro.
Il est splendide, dit Seth. Mais il commence déjà à pourrir.
Y a-t-il quoi que ce soit qu'on puisse faire avec la peau ? Ca paraît tellement injuste. Avant ils la tannaient avec de l'urine, non ? Non, on ne peut rien faire.
Rien.
Si seulement on pouvait en faire quelque chose…
Je pourrais couper la queue peut-être. - Seth sortit son couteau et appliqua la lame contre la belle et longue touffe blanche puis dit non, ça ne va pas non plus.
Subzéro prit le renard par la queue et alla le déposer sur un tas de pièces automobiles. Les mouches vinrent se poser dessus. Désolé, renard, dit Seth..."

La scène se passe à Resolute, dans Les Fusils, roman de W.T. Vollman, pp 52-53.