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Mail de mon cousin

Extrait d'un mail assez à propos que mon cousin vient de m'envoyer:

"…Je voulais juste savoir ce que tu devenais depuis un an. Ici les choses ont un peu évoluées. Finalement j’ai pu obtenir le poste de professeur et même si j’aurais préféré changer d’université je suis bien content parce que les postes deviennent de plus en plus rares comme partout en Europe... Cet été j’ai pensé à toi pour une question d’architecture. Je suis en train d’écrire un texte sur la notion même d’art sacré et bien sûr l’espace intérieur de l’église y occupe une grande part. Comme l’athéisme n’interdit pas de réfléchir à ces questions, je me suis demandé si comme architecte tu t’étais déjà intéressée à cet aspect de l’architecture et si tu avais eu des demandes dans ce sens. La question toujours difficile étant celle des formes nouvelles que peut prendre l’art sacré. Bien sûr l’équivalent de la Sagrada Familia en conteneurs ce n’est pas simple à imaginer ! Il paraît que tu es au Canada pour un moment. Que fais-tu là-bas ? Encore les régions polaires ? Bises. E.

 

ci joint une partie de ma réponse:

Cher cousin...Ma maigre expérience serait plutôt en Antarctique…:

Cela a eu lieu la première fois que je me suis rendue à Dumont d'Urville. Dans la plupart des stations il n'y a pas d'église, à part dans les stations sud-américaines, chiliennes et argentines qui sont dérogatoires quant au traité de l'Antarctique qui dit que l'Antarctique est terre de paix et terre de sciences, sans affichage politique ni religieux, ni colonisateur, en gros.

Certains membres de l'expédition qui allaient rester plusieurs mois coupés du monde, souhaitaient trouver un lieu de culte pour l'année. Sur l'ensemble de la station il était question de 4 ou 5 personnes maximum. Ils étaient tous de la même génération et avaient des postes clés dans la base : cuisinier, agent de télécommunication, médecin, chef de station.

Ils avaient déjà fait l'inventaire des espaces vacants isolés (thermiquement): un container qui faisait office de cabine téléphonique, un labo-photo. Que des endroits supplantés par l'ère numérique. L'ancienne station avait été listée, dite base Maret, mais se trouvait un peu trop éloignée en cas de mauvais temps.

Ils apprirent rapidement que je n'étais pas qu'artiste et que je pouvais leur créer un lieu de culte spécifique. Lors d'un de ces nombreux repas collectifs, ils m'abordèrent et me proposèrent d'édifier une chapelle. J'étais tout d'abord assez surprise et comme à mon habitude leur proposait des exemples qui ne justifiaient pas de construire (je préfèrerais ne pas...), et l'exemple du paysage qui est déjà un espace spirituel possible, pourquoi alors vouloir une église? d'une chapelle construite à partir des déchets de la station etc...d'un igloo éphémère etc...Non ils étaient déterminés à s'installer quelque part et à laisser une trace. Résignés, ils finirent par s'installer dans la cabine téléphonique chaque dimanche matin...Ils voulaient y mettre une croix mais là c'était trop pour les autres membres de la mission (scientifique).

Quelques incidents avaient déjà eu lieu cet été là. Celui qui m'avait proposé ce projet avait installé une vierge en bois sculpté dans le séjour de la station scientifique. Cette "sculpture" a disparu le jour même et fut retrouvée quelques temps plus tard dans un frigo alimentaire d'un des hangars. Cela avait été l'occasion d'une intervention devant toute la base mentionnant la perte d'une sculpture. L'art serait il moins tabou que la religion dans ce type de situation? Et l'espace collectif de la station pourrait il devenir un espace de culte, comme une salle de cinéma certain soirs? Cela a questionné un bon nombre de scientifiques et de logisticiens cet été là. Les réponses étaient loin d'être tranchées.

L'année suivante, un des scientifiques dont je suis proche, m'a rapporté que cette même statuette avait été installée sur une des pierres du cap Prudhomme, sur l'île des Pétrels. Ce scientifique avait décidé alors de desceller cette statuette, convaincu que l'Antarctique n'est pas un espace de "colonisation" et l'avait emportée sur l'Astrolabe jusqu'en Australie. A l'arrivée il l'a remise à son propriétaire. Et il me semble , pour avoir repris l'Astrolabe deux années après, qu'elle a été déposée dans le carré du bateau, c'est à dire l'espace collectif de l'équipage.

A contrario, lors de mon second séjour, une jeune médecin me disait que dans sa chambre, toujours attribuée aux médecins, des images religieuses étaient accrochées dans la chambre ainsi qu'un crucifix. Cela l'impressionnait, elle n'était pas pratiquante mais par superstition peut être, n'osait pas les enlever et ne savait pas quoi faire de ce crucifix, le jeter, le rapporter en Australie, l'acte était trop lourd et compliqué alors elle n'y touchait pas.

Bref les questions de religions et d'édification d'églises sont encore loin d'être simples et ces lieux extrêmes les exacerbent encore plus.