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Playgrounds 2

Lors d'un de nos derniers camps en terre de Melville, deux inuit, près de moi, avaient une drôle de discussion. Je ne comprenais évidemment rien, je sentais une tension dans la discussion malgré le ton toujours très bas des discussions (parler fort comme nous pouvons le faire naturellement est très vulgaire pour un inuit). En revanche le mot "playground" revenait sans arrêt, avec un air d'incompréhension, de nombreux commentaires étaient faits visiblement sur ce "playground". Je reconnaissais aussi le nom propre d'Iqaluit, capitale du Nunavut. Voyant que je m'intéressais à la discussion, Tyson, fini par me parler en anglais et m'expliquer : une jeune femme de 30 ans, cousine éloignée, venait de se suicider dans un espace de jeux à Iqaluit. Visiblement les raisons du suicide n'étaient pas le problème, en revanche le choix de ce lieu posait vraiment question.

Iqaluit est une des villes du nord où le taux de suicide est le plus élevé.

En inuktitut il n'y a pas de mot pour espace de jeu, nous l'avions déjà compris à la vue de ces espaces désertés. Espaces de désespoir, l'une de nous l'avait soulevé au début de cette correspondance.

Ayant conçu des espaces de jeux, différents je l'espère que ces jeux standard, j'aurais énormément de mal à accepter qu'une jeune femme y ait commis un acte aussi violent et cet espace ludique demeurerait à jamais associé à la mort.

Playgrounds 2

Bien sûr je ne sais pas à quoi ressemble ce "playground", ni ce qu'il pouvait représenter pour cette femme. Mais j'ai dans un autre contexte ressenti l'arrogance, la défiance vis à vis de la mort et de la vraie vie que pouvaient dégager ces endroits entièrement dévolus au jeu, à la distraction, aux clichés du bien-être. C'était il y a une quinzaine d'années, je m'étais par ignorance laissé inviter par des amis à un weekend dans un Center Park, un de ces ilôts de campagne où à tous les détours du quotidien le bonheur vous est servi sur un plateau: feu de cheminée et magazine sur la table basse tout prêts dans le pavillon loué, vraie bicyclette à disposition pour aller chercher au faux village les à moitié faux croissants du matin, sport à volonté sous toutes ses formes, petit centre commercial noyé dans la verdure... C'était, je crois, en Sologne, je me souviens avoir voulu aller me promener en dehors du parc, de bon matin, à pieds. Ce n'était pas possible: tout était entouré de grillage et, pour sortir, il fallait être en voiture et montrer je ne sais quelle carte que je n'avais pas. Je me souviens de l'effet dépressif de la situation et que, ne pouvant exprimer cet état devant mes hôtes, j'avais passé le weekend à imaginer la façon dont on pourrait faire surgir la mort dans ce petit paradis, avoir médité la violence que représenterait un suicide dans cet endroit-là précisément.

 
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Standard et non standard

Image complémentaire

C'est quoi un logement social de chasseur exactement ?

eric poitevin

Standard et non standard

Combien de bidons de gazoline aura-t-il fallu aux inuits pour que ces trophées de chasse triomphent parmi cet assemblage hétéroclite?

 
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Parfums et odeurs

odeurs des coordonnées GPS: 69,2288 Nord et 81, 4762 Ouest

…thé du labrador écrasé par des pas, pierre mouillée calcaire, omble arctique fumé, séché, viande faisandée de Caribou, sang coagulé sur bâche plastique bleue, fioul et eau de mer, métal rouillé, peau de caribou séchée, coque de bateau aluminium, soupe Lipton instantanée, fumée de thermos rempli de thé "red rose", bouillon d'os, fumée du fumoir, poisson frais vidé, beurre de cacahouètes, gaz de chien de traineau, contre-plaqué mouillé, bois de construction brûlé, ordures ménagères brûlées, gaz de chasseur, eaux usées, tête de morse en décomposition, poudre de fusil, plumes mouillées, naphta qui brûle, baleines et bélouga, embruns, bougie, eau de marécages, boue, résine, gaz d'échappement des "4 roues" (Quads), varech, pain frit, cookies, lessive bon marché, savon d'Alep, dentifrice, bois de cèdre, bouillon de confiture d'airelles, beurre de karité, tarte aux pommes, pain perdu, intérieur de bottes humides…

Parfums et odeurs

Extraits de la thèse de Denis GAUER sur les textes en prose de Samuel Beckett (3ème partie, suite et fin) Université de Lille 3- octobre 1996
MOLLOY, ou LE SUJET IMPROBABLE

Commencer, écrire / l'autre, l'aveu

"Mais alors, puisque dans le fond on est en systématique évitement de soi, de quoi s'agit-il de parler, ici, dans ce premier volet de Molloy ? Il semble simplement que le protagoniste, humble tâcheron, doive noircir, d'une semaine à l'autre, un certain nombre de feuillets. Or, sur ce sujet, revenons à Foucault, dont les lignes suivantes semblent avoir été directement inspirées par Molloy " :

"L'homme, en Occident, est devenu une bête d'aveu.
De là sans doute une métamorphose dans la littérature : d'un plaisir de raconter et d'entendre, qui était centré sur le récit héroïque ou merveilleux des "épreuves" de bravoure ou de sainteté, on est passé à une littérature ordonnée à la tâche infinie de faire lever du fond de soi-même, entre les mots, une vérité que la forme même de l'aveu fait miroiter comme l'inaccessible. De là aussi, cette autre manière de philosopher : chercher le rapport fondamental au vrai, non pas simplement en soi-même -- dans quelque savoir oublié, ou dans une certaine trace originaire -- mais dans l'examen de soi-même qui délivre, à travers tant d'impressions fugitives, les certitudes fondamentales de la conscience" ( [Michel Foucault, La Volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 78 sq.)

 
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Echelles humaines

Echelles humaines

...ton dessin est très beau...

Echelles humaines

Comment le papier blanc, le feutre noir et le texte descriptif enlèvent le côté spectaculaire, voir dramatiquement photogénique d'un lieu?

En fait, moi je trouve ces croquis très beaux! Et quel travail de Romain, de Titan ou alors de fourmi?...

Echelle rhizomatique

Au premier regard, le dessin d'Echelles Humaines évoque un rhizome, cette partie souterraine de certaines plantes (riz, pomme-de-terre, etc.) - peut-être cette classification en flèches courbées dont Catherine a le don (elle en a rapporté quelques-unes d'Antarctique), prises de notes informatives sans y rechercher une quelconque esthétique - et pourtant il en résulte des évocations multiples.

Le trouble n'est qu'optique puisque le rhizome contribue au décolmatage du sol, qu'il nourrit certaines espèces souterraines et lorsqu'il meurt, il enrichit le sol en matière organique.

Visuellement, cela ressemble à cette chaîne électroménagère abandonnée, concrètement, ils sont à l'opposé.

Echelles humaines

On dirait un monstre posthistorique.

…Réseaux sauvages… et "monstre post-historique"

"A Washington, une vingtaine de jeunes finalisent Commotion, un logiciel permettant d'accéder à Internet gratuitement tout en échappant à toute surveillance […] sous l'oeil inquiet des entreprises de Télécom." Le Monde du 31/8

…soit la création de réseaux sans fils, à haut débit, 100% autonomes qui ne s'appuient sur aucune infrastructure existante…l'autonomie totale…un des initiateurs Sasha Meimonth, a commencé ce travail avec des antennes faites de boîtes de conserves…il y aura la possibilité de construire son propre réseau…en zone à risques, zone frontalière par ex., quartiers pauvres des grandes villes, réserves indiennes…etc…pas de redevances, pas de localisations, pas de restrictions administratives…une autonomie pour une culture populaire comme Gramsci l'appelait depuis sa prison…en tout du bricolage, savant mais du bricolage puisque du savoir-faire qui enrichit et détourne pour un usage non planifié des modèles techniques pré-existants…Construire à partir des décharges…un monde entièrement nouveau!…une histoire des techniques futures reconstruite sur ses décombres…ou pour paraphraser N.Goodman, nouvelles "Manières de faire des mondes" (Nelson Goodman. Manière de faire des mondes. Folio Essais 1978… déjà d'intéressants "monstres post-historiques"…

 

Echelles humaines

"... Le lendemain matin ils s'avancèrent dans une glorieuse journée de chaleur et de verdure et les moustiques et les glaces flottantes se mêlaient sur le bras de mer en formant des motifs de bancs de sable ondulé. Dans le lac, les montagnes de glace de l'île de Bylot se reflétaient. L'eau dégoulinait de partout. Ils se dirigèrent vers la décharge et Seth vit un morceau d'isolant qui gisait trempé dans la toundra et dit: dommage. C'était en parfait état.
On pourrait dire ça de toute l'île , dit Subzéro. Mais il se tourna alors vers Seth et dit: C'est encore en bon état ! C'est en bon état !
Un beau renard blanc gisait dans la décharge, mort. On lui avait tiré une balle dans la tête. Sa bouche montrait encore un peu les dents. Sa fourrure était si blanche, si douce, si parfaite. Il était tout léger dans la main de Subzéro. Quelqu'un l'avait tué puis jeté là.
Les deux hommes ne bougeaient pas.
Touche voir comme il est doux, dit Subzéro.
Il est splendide, dit Seth. Mais il commence déjà à pourrir.
Y a-t-il quoi que ce soit qu'on puisse faire avec la peau ? Ca paraît tellement injuste. Avant ils la tannaient avec de l'urine, non ? Non, on ne peut rien faire.
Rien.
Si seulement on pouvait en faire quelque chose…
Je pourrais couper la queue peut-être. - Seth sortit son couteau et appliqua la lame contre la belle et longue touffe blanche puis dit non, ça ne va pas non plus.
Subzéro prit le renard par la queue et alla le déposer sur un tas de pièces automobiles. Les mouches vinrent se poser dessus. Désolé, renard, dit Seth..."

La scène se passe à Resolute, dans Les Fusils, roman de W.T. Vollman, pp 52-53.

 
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