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Pression - perfusion - dépression

Aujourd'hui, une drôle de journée, tourner en rond dans le village, juste tourner en rond. Pas de véhicule, pas de vélo, pas de bateau. Là, dans le village, à zoner. La décharge commence à nous prendre la tête, les shacks, ça y est, ils nous sont familiers. Annie et Guillaume sont partis depuis plusieurs jours. Ils ont réussi grâce à une bourse du gouvernement à organiser un camp traditionnel afin que des femmes qui ne sortent pas du village puissent retrouver les lieux qu'elles arpentaient enfants en dehors de l'île et transmettre aux jeunes certains savoir-faire (cuisine, traitement des peaux etc…).

Le porte-container est parti, un petit bateau de pêche est dans la baie. On est allées sur le point le plus haut de l'île, à quelques pas de la maison, voir si quelques baleines passaient, rien. Suis passée au supermarché, déprimant, ici ou en plein cœur des Etats-Unis c'est pareil. Quelques propos d'un jeune hier soir au sujet des viols, choquants, vraiment très choquants. Bref une journée où tout arrive d'un coup, une autre réalité émerge d'un coup.

Le supermarché privé est un véritable génocide alimentaire, tout ce que nous ne voulons plus manger dans le Sud, se trouve là. Et c'est vendu très cher. Toutes les caissières sont inuits. Sinon la cannette de coca est à 5 dollars. L'alcool n'est pas en vente libre, il fait l'objet de commandes spéciales auprès du supermarché. L'herbe est à 60 dollars le gramme et arrive par avion essentiellement, comme l'alcool.

Une coopérative, la COOP, dont chaque inuit peut être membre et pourrait se partager les bénéfices s'il y en avait, assure en contre point des denrées bon marché de base, matériel de pêche et vêtements.

Oui c'est finalement compliqué d'aller chasser, de se nourrir de sa propre pêche. Les pauvres ici, donc la plupart des habitants, n'ont pas de bateau ou pas de quoi acheter de l'essence. Quelques véhicules et skidoos arrivent chaque année, offerts par le gouvernement, des aides pour l'achat d'essence aussi existent. Mais peu de formations minimum en mécanique ou en électronique sont proposée aux jeunes. Donc aucune réparation possible ou alors attendre un an à nouveau le porte container, le "sea-lift" ou quelques pièces détachées venues par avion que personne ne saura installer. Alors jeter et attendre un autre skidoo financé par le gouvernement. (voir le relevé éloquent de la décharge de skiddoos).

L'enseignement se fait les première années en Inuktitut puis en anglais au collège. Mais découvrir une nouvelle langue et faire les mêmes programmes que l'ensemble du Canada est diffcile. Les enfants ont donc pour la plupart de grosses lacunes. Les professeurs viennent du sud et évidemment très peu sont inuit, aucun ne parle l'inuktitut. Ce qui n'est pas le cas du Groenland par exemple où des universités en inuktitut existent et permettent aux jeunes de faire des études supérieures puis de transmettre dans leur propre langue. Comment faire maintenant ici au Nunavut?

24 heures sur 24, la poussière créée par l'incessant va et vient des camions qui remplissent les citernes de chaque maison, de fuel ou d'eau venant d'un lac près de l'aéroport et pompent les eaux usées de chaque "fosse toutes eaux", pour les déverser dans des bassins près de la décharge.

Impression d'un village maintenu sous un cocktail de perfusions incompatibles.

Et pourtant Igloolik est un village préservé et beaucoup de méthodes traditionnelles sont encore pratiquées. La mairie est active et essaye de résoudre toutes ces contradictions au quotidien. Des démarches de tri sont en train de se mettre en place, une banque alimentaire, une soupe populaire faite à partir de denrées de bonne qualité, un apprentissage pour cuisiner les légumes venus du sud, une serre pour des cultures de légumes l'hiver pour trouver de alternative à la "junk food".

Les marins du porte-container me disaient que d'autres villages qu'ils livrent, sont beaucoup plus déconnectés de leurs traditions. Ils ont conscience de ce problème, sont critiques et en même temps tout cela arrive en grande partie par le porte-container sur lequel ces marins canadiens travaillent.

On sent bien sûr le Canada dans une logique de rachat, de demande de pardon. Perfusion de pardon. Et je passe ce matin devant le chantier de l'énorme église en construction où la croix dépasse pratiquement l'antenne émettrice du village en même temps que des familles reçoivent de l'argent en compensation d'abus commis dans les écoles religieuses, il y a plus de 40 ans.

Quant aux entreprises de construction qui bâtissent le grand nord, ce sont de grosses firmes privées sur-équipées qui vendent leurs services très chers au gouvernement. Aucun savoir-faire n'est transmis. Peu de main d'oeuvre inuit est utilisée ou alors pour les travaux les plus ingrats. Pas de charpentier, pas d'électricien, pas de plombier inuit. A la rigueur me dit on, ils peuvent conduire un camion. Sur les chantiers que des blancs donc, enfin presque.

Très peu d'habitants d'Igloolik ont un emploi stable. Il n'y a pas de travail et ils ne peuvent pas quitter le village pour aller chasser ou pêcher puisqu'ils ne savent plus chasser sans fioul, sans moteur. Le cercle vicieux infernal. Oui, aujourd'hui, je tourne en rond, le tournis de toutes ces contradictions et avec la conscience qu'ailleurs c'est encore pire, qu'une mécanique consumériste infernale est en place et même avec les meilleures intentions sociales et politiques collectivistes, elle continue de s'emballer. Pour l'instant disons, pour apporter une dose d'optimisme…

Voilà où j'en étais ce soir…
Et vous la rentrée ça se passe bien?

Pression - perfusion - dépression

Un burger à l'orignal et des nuggets de baleine… c'est peut-être assez goûteux…

Petite devinette…
Quel est le prix d'une salade verte à Igoolik? (pas cette salade hydroponique que l'on nomme iceberg), mais cette bonne laitue qui sent encore la terre
(À la supérette de Plouezoch', elle coûte à 0,95 centimes d'euro)

Je t'en prépare une pour ton retour…
Ici le jour commence à tomber aussi vite que les tâches à accomplir, s'accroche au fil rouge de ton courriel arctique, déstabilisation d'une communauté nomade clouée au sol de manière irréversible… et pourtant sans racine…

Pression - perfusion - dépression / alors la rentrée ?

Oui, ici Catherine, le mot "rentrée" s'efforce, en circulant dans nos rangs, de reprendre son sens habituel. Il est cette année flanqué de l'expression "11 septembre" ou "anniversaire du 11 septembre", histoire de bien plomber l'atmosphère. Il parait que 16 000 postes d'enseignants ont été supprimés, histoire de rappeler que la qualité de l'enseignement est le cadet des soucis de notre gouvernement. Pourtant: ma fille, qui rentre en 5ème au collège d'Audierne, passée la moue obligée quand on l'interroge sur cette rentrée, paraît émoustillée par la perspective des cours de physique/chimie avec un prof qui a l'air très sévère et remplit les premières pages de son agenda avec un soin d'antan ; les étudiants que nous avons reçus en commission d'équivalence hier à l'Ecole d'art de Quimper étaient convaincants dans l'expression de leur désir d'expérimenter des choses nouvelles dans une école d'art ; un nouveau magasin de chaussures vient de s'ouvrir rue du Chapeau Rouge avec des chaussures entièrement faites à Quimper ; et j'ai passé un chaleureux dîner chez Bernard et Françoise Peschet. On a parlé de toi. Bernard avait fait du feu - je lui ai demandé si cela ne posait pas de problème d'odeurs avec les voisins, il semble avoir trouvé un éditeur pour ses petits carnets de dessins. On a fini par une compote délicieuse faite avec les pommes du pommier sur lequel on regardait la nuit tomber en prenant l'apéritif. Plus tard, sur la route du Cap Sizun, brouillard tiède, pas un chat - un renard pourtant a traversé la route un peu avant Pouldergat.
Bons baisers.

…Au cinéma, un samedi soir

…au cinéma le samedi soir, un film à succès… il y a ceux qui ont pu pénétrer dans la salle et ceux dehors qui restent éblouis par l'affiche… au fétichisme ultime de la marchandise, son avatar, l'image dans laquelle tout ce qui était immédiatement vécu s'est éloigné en une représentation dite par Guy Debord dans la Société du spectacle… l'Inuit y assiste sur un strapontin qu'il paye cher… la soif Coca Cola est à 5 dollars, le chaman à 60 dollars le gramme… mal assis, l'inuit est embarqué, avec nous tous, à l'expropriation et l'aliénation de la sociabilité humaine elle-même… une falsification…

 
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"Les enfants"

Les inuit sont pères et mères très jeunes et la population a une moyenne d'âge très basse. De nombreux enfants sont adoptés par d'autres membres de la famille, parents grands parents, oncles tantes ou d'autres familles. Cela n'est pas très formel et se passe assez simplement, les parents décident s'ils ne peuvent subvenir aux besoins de l'enfant et le proposent à un proche ou membre de la communauté.

Lorsque l'on parle de quelqu'un il est souvent précisé s'il est adopté, qui sont ses parents biologiques et ses parents adoptifs. Une bonne partie des conversations sont consacrées à ces précisions sur les liens qui existent entre chacun, qui est le fils de qui etc... la notion de nom de famille reste assez récente et a été imposée par le gouvernement canadien, après des essais à faire froid dans le dos, d'attribuer un numéro à chaque inuit ce qu'ils ont rejeté en bloc en détruisant ces pièces percées numérotées. Cela reste aussi compliqué d'établir un état civil et d'obtenir un passeport car personne ne fait de photos d'identités normalisées dans le village ou il faut prendre l'avion pour Iqaluit. D'ailleurs aucun enfant ne peut naître à Igloolik par manque de personnel spécialisé. Il y a tout l'équipement mais pas d'obstétricien. Les jeunes femmes partent en avion un mois avant l'accouchement dans une ville qu'elles ne connaissent pas: Iqaluit, loin de leur famille. Pour certaines c'est la première fois qu'elles quittent leur village et elles sont heureuses de pouvoir bouger. Pour en revenir aux enfants, ils semblent être pris en charge par toute la communauté et sont toujours à tourner de maisons en maisons. Les inuit vont aussi de maisons en maisons toute la journée, entrent (sans frapper, c'est la police qui frappe...ou un blanc, mais frappait-on sur une porte de peau?) et s'installent sur le canapé, prennent un café parfois sans adresser la parole à qui que ce soit et repartent, les enfants font pareil. C'est un défilé permanent tout la journée où chacun vaque à ses occupations, sans se sentir forcé de discuter ni de préparer quoi que ce soit. Les maisons sont ouvertes et rarement fermées à clef.