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Dump1 état des lieux

(impossible d'envoyer des images depuis quelques temps)

Depuis plusieurs jours dans la décharge, dite "the dump".

Les contours du plan que je suis en train de dresser se modifient chaque jour. Toutes les demi-heure environ un nouvel arrivant dépose puis récupère un objet, un fragment de bois "dur", un panneau de contreplaqué, un bastaing. L'abri que j'avais dessiné hier a disparu et a du être jugé réparable par quelqu'un cette nuit. Le coin de l'électro-ménager se modifie moins que celui du bois.

Essentiellement des planches de contreplaqué de 120/240, des tréteaux et petits meubles, des caisses d'expédition en bois dur et contreplaqué, des morceaux d'abris de chasseurs déjà composés de matériaux récupérés, des ossatures de maisons, des panneaux préfabriqués de plus de 4m de long. Un ancien traîneau désarticulé, une tête de caribou en décomposition, un bout de fémur avec un sabot noir au bout, des débris de peaux d'ours, de renard me rappellent à eux seuls où je suis.

Puis un marécage sépare ce coin de celui du métal et des véhicules. De nombreux véhicules à chenilles, de chantier, de transports collectifs, très peu de voitures de tourisme. Aucune voiture récente. Il n'y a pas cet envahissement par les pneus que l'on peut rencontrer dans le monde entier. En revanche des centaines de Skidoos (scooter des neiges) et de quads sont désossés. Des patins avants et des chenilles entrelacent ces insectes noirs étranges et particuliers aux régions du grand nord.

Puis une vague "tsunamiesque" de machines à laver le linge, de congélateurs, de frigos surplombe les Skidoos. De nombreux vélos d'enfants, de rubans métalliques de gerbage des caisses bois, des sommiers métalliques, des échelles de jeux pour enfants, des portiques, des citernes, ballons d'eau chaude et objets la plupart identifiables, construisent cette vague scélérate.

Avant hier j'entendais des gémissements comme des voix d'intérieur de maison, c'était étrange et familier. La décharge est habitée des frottements des ces objets désarticulés. On s'y sent toujours épié et proche de quelqu'un. Il y a comme une intimité avec tous ces objets. Ce sont les objets qui meublent ou qui construisent nos maisons. Ils ne sont pas toujours abîmés et parfois une petite réparation aurait suffi.

C'est maintenant ici, après la maison de Guillaume et d'Annie que je rencontre la plupart des inuit. Ils viennent déposer quelque chose puis font une inspection scrupuleuse de l'ensemble des secteurs de la décharge et repartent en général avec quelque chose de plus précieux que ce qu'ils ont déposé. Ils me connaissent et  chaque fois ils me questionnent sur ce que je cherche puis sur ce que je fais. Les dessins les touchent beaucoup mais à chaque fois silence, regard approbateur, sourire esquissé et ils repartent sur leurs 4 roues suivis de leur remorque bringuebalantes.

Terry cherchait du bois pour réparer la cabine de son bateau d'alu, Wayne bricolait des quads pour trouver des pièces, mon voisin sculpteur cherchait pour son camp de chasse, une traverse de bois pour sa tente, Juliana du contreplaqué pour faire une tête de lit recouverte de tissu pour sa fille, un chasseurs me précisait qu'il cherchait telle longueur de clou pour réparer son abri, si j'en voyais, de penser à lui, il me glissait qu'il revenait de Baffin et avait fait une super chasse. Et puis des vêtements aussi, des chaussures et quelques livres, peu de papier mais surtout des petits bouts de peaux, de fourrures délicates ou rêches trop petites pour faire des moufles ou pas assez bien traitées pour être utilisées.

Je dessine tout cela, faisant maintenant dos à la toundra, toujours un peu inquiète de la venue d'un ours discret et malin ou d'un de ces chiens de traîneau errants devenus quasi loups...J'ai pas mal de projectiles disponibles au cas où…