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Suite exposition

exposition en temps réel du protocole de correspondance Igloolik centre d'art passerelle Brest 2011

 
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Habiter Igloolik

Le Nunavut ,à la suite d'un référendum et de négociations ardues entre populations autochtones et l'état canadien, est reconnu comme territoire depuis 1993 et l'accord du Nunavut est appliqué depuis le 1er avril 1999. Contrairement à la France par exemple, le Canada reconnaît, sur son territoire, l'existence de populations autochtones et leur reconnaît des droits particuliers. Le Nunavut a un gouvernement. Les habitants sont collectivement propriétaires de 20% du Nunavut (353 000 kilomètres carrés et peuvent exploiter 10% du sous-sol) mais cèdent leurs droits sur le reste des terres et renoncent à toute revendications territoriales futures sur celles ci.

Igloolik fait partie de ces 20%. Les sols et terrains sont collectifs. Ils sont loués 10 ans (compter 600 dollars canadiens par an à Igloolik), au bout de 10 ans, l'habitant obtient un droit qui lui permettra d'acheter le terrain pour un dollar symbolique dans l'éventualité d'une vente des terrains, ce qui n'est pas encore le cas. Lors de la sédentarisation des inuit, Saladin d'Anglure rapporte que les inuit disaient "nous rentrons chez nous" lorsqu'ils quittaient le village d'Igloolik (le village créé par les blancs) pour les camps d'été effectués loin du village. Maintenant la maison (standard canadien) est devenue centrale dans la vie des inuit et fixe.

Aujourd'hui à Igloolik, plus de 95% des maisons sont propriétés du gouvernement et sont donc des logements locatifs. Les loyers sont fixés en fonction des salaires pour les inuit. Peu d'entre eux ont un revenu fixe. L'eau , le chauffage au fioul sont payés par le gouvernement en plus d'indemnités pour la vie quotidienne. Pour les blancs qui sont en général fonctionnaires et ont des salaires très élevés, le loyer atteint 1000 dollars environ pour une petite maison. Pour les autres professions c'est très difficile de s'installer ici.

Cet état des lieux pour bien comprendre le système dans lequel se trouve englué ce village.

J'ai eu l'occasion de me rendre dans de nombreuses maisons. Et j'avais toujours cette impression de maisons inhabitées, comme si ses habitants n'étaient que de passage, en transit. Tous les murs sont blancs, la plupart des plans intérieurs sont identiques, la position des meubles aussi, étant donné la petite taille des espaces. Les familles sont grandes et la plupart des générations vivent dans la même maison.

Construire ici coûte excessivement cher. La maison bois standard canadienne est ici comme anachronique dans une toundra de lichens et de pierres. Aucune ressource naturelle pour construire ces maisons préfabriquées de contreplaqué et d'aggloméré. Seul le porte-containers du mois de septembre peut le permettre.

Habiter Igloolik / générique américain

La photo de Catherine montrant l'étalement urbain de ces pavillons préfabriqués rappelle ces villes génériques étalées sur les territoires nord-américains - le confort en moins. Même format, mêmes matériaux (couleurs parfois différentes, selon le choix sur le catalogue ?), même mobilier intérieur (catalogue oui certainement), etc.
Elles semblent disposées de guingois, sans organisation pré-établie.
Peu ou pas de matériaux sur place pour s'investir dans une auto-construction, pour étirer l'habitat en prothèses multiples comme c'est le cas en Asie du Sud-Est.
A Igloolik, il semble n'y avoir aucune marge de manoeuvre, ni de liberté dans ce périmètre.
Seul l'horizon.
Inspirant.
Mais les maisons n'arborent que de petites fenêtres. Pour dialoguer avec l'infini il faut donc s'exposer (au soleil, au froid, aux vents).
Comment survivre ?

 
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Tente de baleinier intégrée

La première construction préfabriquée du Sud que les inuit ont rencontrée, il y a plusieurs centaines d'années.
Aujourd'hui elle est toujours utilisée pour les camps d'été.
Hier lorsque le premier bateau de touristes est arrivé sur la plage d'Igloolik, les anciens étaient assis devant ces tentes face à la mer. Comme le symbole de leur culture nomade. Etrange effet de miroir.

Tente de baleinier intégrée

Assis face à la mer.....rêver.....coeur et pensées nomades
"Si vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir..."
(Un des slogans des indignés espagnols)

 
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Constructions inuits contemporaines

La pierre, la tourbe, la neige, les peaux, les structures en os de baleine abandonnées à jamais?

Quelles alternatives aux constructions standard venues du Sud? Quels matériaux possibles?

On ne modifie pas une maison de location, on n'investit pas ou peu dans les aménagements intérieurs comme extérieurs, à la limite un petit panneau coupe le vent du Nord-Ouest trop violent et chargé de neige l'hiver, un petit porche est ajouté. Mais j'ai cherché des signes d'appropriations, de modifications des maisons...ils sont très rares.

En revanche les remises de stockage de matériel de chasse, de pêche, les shacks ou les cabines qui permettent de passer quelques jours loin du village à l'abri, sont entièrement fabriqués par les habitants. L'urgence, la carence de matériaux et l'absence de moyens financiers consacrés à ces constructions, mobiles et provisoires, renvoient à la culture nomade de gestion des pénuries et de recyclage.

La réserve inépuisable de matériaux est la "dump". Des caisses de bois, des déchets et surplus de chantiers, d'autres cabines démontées, sont là prêts au réemploi quasi neufs. Le travail le plus long est celui d'enlever les clous et les agrafes. Le panneau de 4 pieds par 8 pieds (120/240 cm) conditionne la plupart des constructions, la diagonale de ces panneaux constitue la pente de la toiture, la structure est constituée de traverses de bois de 2/6 pouces etc...

Certains des shacks sont des caisses à peine démontées, une porte y a été créée, le contreplaqué a blanchi avec les intempéries mais ont été rarement repeints.
L'étanchéité est faite parfois d'une bâche bleue qui servait à contenir les morceaux de viandes chassées sanguinolentes ou une vieille tente blanche rapiécée.

Ce sont des formes venues de contenants orthonormés, de modules standardisés, industrialisés. Aucun souci d'esthétique, l'architecture découle de ce qui est contenu, bateaux, filets, caisses, bouées, moteurs etc.... et de ce qui est trouvé à la décharge. Les caisses bois premiers containers souples?

Constructions inuit contemporaines / constructions inuit anciennes

Dans son Essai sur les variations saisonnières des sociétés Eskimos paru en 1904-1905, Marcel Mauss s'interroge sur le contraste entre l'habitat estival et l'habitat hivernal en Arctique. Il n'a pas voyagé lui-même, il se base sur des témoignages nombreux, parfois anciens. Pour la région d'Igloolik, les « Eskimos centraux », il s'agit essentiellement des récits d'expéditions de W.E. Parry (1821-1824) et de G.F. Lyon qui fait le voyage avec Parry en 1824.

Mauss fait ressortir le contraste entre :

  • un habitat d'été dans des tentes (tupik) dispersées en fonction des lieux de chasse et correspondant pour chacune à une famille au sens étroit du terme. Schématiquement, on peut dire qu'elle est composée de perches disposées en forme de cône ; sur ces perches sont placées des peaux, le plus souvent de rennes, cousues ou non ensemble, et tenues à la base par de grosses pierres capables de contrebalancer l'effort souvent terrible du vent... pas de vide au sommet, parce qu'il n'y a pas de fumée qu'il soit éncessaire de laisser échapper ; leur lampe n'en produit pas. Quant à l'entrée elle peut être close hermétiquement. Les habitants sont alors plongés dans l'obscurité. Suivant les régions les soutènements de la tente sont en bois ou en os de narval (c'est le cas dans la région d'Igloolik ) ce qui joue sur sa forme.
  • une organisation d'hiver en « établissements » (settlements): l' « établissement » rassemble un groupe de familles qui porte toutes le nom de cet « établissement » (en général un nom de lieu descriptif suivi du suffixe miut = originaire de ). L'unité de l'établissement se fait par un nom, un sol, une unité linguistique, morale et religieuse.
    L' «établissement » regroupe des « maisons » (iglu) en longueur faites pour la plupart de trois éléments essentiels: un long couloir qui prend dehors, un banc, des cloisons définissant des sortes de cellules. Suivant les endroits les matériaux varient (bois flotté, côte de baleine (l'usage de la côte de baleine se raréfie avec la multiplication des baleiniers européens), pierre, neige). Les maisons d'hiver peuvent contenir de deux à dix familles d'été, chacune a son emplacement, séparée des autres par les cloisons, le nombre de membres ne comptent pas: toutes les familles disposent du même espace.
    Les « maisons » sont très rapprochée, parfois communiquent entre elles ; elles se regroupent souvent autour d'une construction caractérisée par un foyer central et une absence de cloisonnement : le Kashim (« mon lieu d'assemblée »).

A lire Mauss – je ne sais pas ce qu'en pense aujourd'hui les connaisseurs de l'Arctique – on a la sensation d'une sorte de pulsation hiver/été liée à la chasse – les hommes se déplacent, changent de mode de vie, et changent complètement de façon d'habiter au rythme des changements de la vie du gibier.

Ce qui ressort de cette lecture où sont aussi détaillées les questions de religion, d'organisation familiale... on voit des gens maître de leur savoir construire et indifférents à la pérennité de leurs réalisations. En été on fait d'une façon, en hiver on fait d'une autre, revenant au même endroit et récupérant plus ou moins les constructions déjà existantes qu'il faut largement retaper de toutes façons.

C'est comme si les choses s'organisaient en dehors des questions d'accumulation de biens et de dépense qui sont en usage dans notre culture. Quoi qu'il en soit de la qualité médiocre des matériaux en circulation aujourd'hui dans les villes arctiques modernes, cette donnée est sans doute aussi à prendre en compte: la valeur des matériaux, d'une construction est à peu près inexistante.

Mauss souligne l'inverse à propos d'autres formes de biens: habits, amulettes, kayak, armes, lampe, marmites et instruments de cuisine. On ne prête pas ces objets, on ne les donne ni ne les échange une fois qu'on s'en est servi. La chose fait partie de celui qui la possède et s'il doit, malgré tout s'en séparer, il en garde un morceau ou au moins la lèche. Mauss souligne aussi que cette identification de l'objet à la personne est restreinte aux objets de fabrication eskimo, ne concerne pas, par exemple, les raquettes apportées par les Européens.

 
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Odeurs et problèmes de voisinage

Le nouveau poêle à huile (fuel) de la maison vient d'arriver par le porte containers annuel, il était temps.

Le bois de la décharge étant gratuit et assez abondant, nous collectons celui qui n'est pas traité pour nous chauffer. Le vent vient du Nord et nous répandons dans le quartier une odeur de feu de bois. Mais depuis quelques jours des réflexions sarcastiques de certains voisins inuit fusent. Une voisine a téléphoné prétextant qu'elle pensait que notre maison ou la sienne brûlait mais surtout pour nous dire que cette odeur la gênait.

Il est intéressant de voir combien les odeurs et leurs imaginaires sont ancrés dans nos différentes cultures. Pour un canadien du sud, voire un français, le feu de bois fait référence au froid, au chalet de montagne, à Noël au coin du feu, voire aux peaux de rennes et de caribous...!

Pour un inuit qui se chauffait plutôt avec de la graisse animale et maintenant avec du fuel, l'odeur du charbon de bois est celui de la décharge, signe de saleté, d'incendie, d'insécurité et odeur évidemment intolérable dans un foyer.